Histoire de la CIA, des hommes de l’ombre et de leurs secrets

L’œuvre d’une vie

Déjà auteur d’une guerre du Vietnam remarqué (Perrin, 2011), John Prados livre ici le résultat de quarante ans de recherches sur le plus célèbre des services secrets (avec le Mossad), la CIA. On peut légitiment assurer que la CIA a engendré nombre de romans, de films qui ont assuré son « succès ». On l’a même soupçonné d’avoir été derrière l’assassinat de Kennedy, qui ne l’avait guère ménagé après le fiasco de la baie des cochons.  Que retirer de cette synthèse dont on pressent qu’elle fera date ?

 

Un service d’espionnage aux performances aléatoires

 

Fondé par Allen Dulles au début de la guerre froide et réemployant nombre d’anciens de l’OSS, service secret fondé pendant la seconde guerre mondiale, la CIA avait pour but le renseignement et l’endiguement de la menace communiste. Contrer les manœuvres de l’URSS inclue dès l’origine des opérations secrètes, voire des coups d’état comme celui en Iran en 1953 contre Mossadegh. Dès ces années, il apparaît cependant que la CIA n’est pas fiable à cent pour cent, mésestimant par exemple la sédition castriste à Cuba. L’échec du débarquement de la baie des cochons en 1961 amène le pouvoir politique à se méfier de ses services secrets. La guerre du Vietnam va pourtant relancer la CIA, de moins en moins encline à être contrôlé par le congrès qui va cependant profiter des suites du Watergate pour imposer le contrôle des opérations secrètes. Avec le scandale de l’Irangate dans les années 80, on peut dire que les résultats ne furent pas à la hauteur des attentes initiales…

 

Terrorisme et torture

 

L’effondrement de l’URSS prive la CIA de son meilleur ennemi et va pousser certains à réclamer sinon sa suppression, du moins la baisse de son budget. Dès les années 90, on assiste en fait à un recentrage de l’activité de l’agence autour des opérations secrètes (toujours) et de la collecte de renseignements grâce à la technologie et non plus grâce à l’humain. D’où une perte du savoir faire des espions. Les attentats du 11 septembre vont amener à une dérive de ces mêmes espions qui vont se livrer de plus en plus à la torture, sous contrôle du pouvoir politique. On voit ainsi des demandes d’avis juridiques sur tel ou tel interrogatoire « spécial » parvenir au ministère américain de la justice (en fait, on découvre dans ce livre que la CIA a toujours été très procédurière) ! La torture pose un dilemme moral évident et n’aboutit pas forcément à des résultats opérationnels probants. La récente nomination de Gina Haspel, mouillée jusqu’au cou dans ces histoires, ne laisse guère espérer d’améliorations.

 

Un léviathan incontrôlable ?

On constate aussi dans ce livre à quel point la CIA réussit à se soustraire au contrôle du congrès, avec le soutien plus ou moins entier, même avec Obama, de la maison blanche. Se dessine ainsi un service secret déconnecté du pays réel, à la poursuite de buts illusoires sans résultats probants et usant chacun de ses directeurs (les fameux « fantômes de Langley »). Prados redoute à moyen terme un désastre. On ne peut que le suivre et en même recommander son livre, en tout point magistral.

 

Sylvain Bonnet

John Prados, Histoire de la CIA, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par , Perrin, avril 2019, 500 pages, 27 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.