Les contes de la lune vague après la pluie

La femme est l’avenir de l’homme

 

Un film, un genre : les fantômes japonais ne sont point l’apanage de Kiyoshi Kurosowa ou d’Hideo Nakata. Bien avant qu’ils ne pullulent, couchés sur les pellicules des maîtres de l’angoisse, les spectres nippons servirent de guides aux fables classiques de certains maîtres d’autrefois. Parmi ces allégories, l’Histoire retiendra Les contes de la lune vague après la pluie dont le style épuré au service d’un propos universel ferait honneur à Grimm ou Andersen.

Tobeï aspire à devenir samouraï. Son beau-frère Genjuro lui ne vit que pour le commerce de ses poteries. En quête de gloire et de richesse, alors que la guerre frappe à leur porte, ils décident tous deux d’aller quérir fortune dans la ville du seigneur local, abandonnant épouses, enfant, et foyer. Leur soif de triomphe deviendra source de  perdition pour eux et les leurs….

L’adage veut que nul ne soit prophète en son pays. Ce lieu terriblement commun vaut pour bon nombre de cinéastes de Woody Allen à John Carpenter. C’était également et surtout vrai pour Kenji Mizoguchi. S’il est considéré aujourd’hui comme l’un des trois cinéastes majeurs du cinéma japonais aux côté de Yasujiro Ozu et d’Akira Kurosawa, son œuvre fut considéré si ce n’est avec dédain du moins avec une certaine indifférence par les critiques de son pays qui lui reprochaient un académisme sans saveur. A l’opposé, il reçut moult égards à l’international, à commencer en France, où les Cahiers du cinéma ont rapidement mis en exergue son œuvre singulière. Chabrol, Rivette, Godard, ne tarirent pas d’éloges sur le metteur en scène.

Ozu se plaisait à observer l’impact des mutations urbaines et rurales sur les microcosmes sociétaux. Kurosawa peignait des fresques humanistes dans lesquelles des Don Quichotte luttaient contre la corruption et l’injustice galopante. Mizoguchi quant à lui décrivait la lente décadence de l’homme, son entêtement dans des choix douteux et à sa capacité à faire souffrir les femmes, éternelles victimes de leur égoïsme tandis que très souvent la guerre faisait rage autour d’eux.

La condition de la femme et la guerre incarnent les thèmes de prédilection du cinéaste, marqué d’une part par le sort de sa sœur livrée à la prostitution par son père, et d’autre part, par l’entrée du Japon dans la Seconde Guerre Mondiale aux côtés de l’Allemagne Nazie, fait auquel il s’opposa vigoureusement.

Les contes de la lune vague après la pluie sont l’occasion pour le cinéaste de rappeler ses obsessions, tout en sublimant à la fois l’œuvre d’origine mais également sa mise en scène. Adapté de deux nouvelles distinctes d’Akinari mais également de Maupassant, le script proposé par Mizoguchi va tirer la substantifique moelle des deux œuvres et se mettre au service d’un récit homogène et cohérent.

Le film s’ouvre et se referme sur la quiétude d’une petite fabrique de poteries où une famille vaque à ses occupations alors que les turpitudes extérieures ne semblent pas les affecter. Les coups de feu qui résonnent au loin rappellent aux protagonistes que malgré le calme régnant dans ce cadre quasi idyllique, le chaos approche lentement, inexorablement. En une heure trente, passées ces premières images d’exposition par le biais d’un lent travelling, l’Homme va s’employer à détruire tout ce qu’il touche, aussi bien par les conflits qu’il provoque nuisant au macrocosme extérieur que par ses médiocres décisions issues pourtant de bonnes intentions, qui n’auront pour finalité que de ruiner leur champ de l’intime.

Pourtant, Genjuro et Tobeï ont pour but de combler les leurs. Cependant, leur manque de certitude les incite à s’immerger dans le chaos ambiant et en tirer une forme de profit. Ce sont bien évidemment des profiteurs de guerre dans tous les sens du terme. Genjuro use à son avantage des retombées économiques du conflit tandis que Tobeï retire les bénéfices d’une victoire qui n’est pas la sienne. Mizoguchi peint le portrait de deux hommes dont l’ambition a pris le pas sur les scrupules mais surtout sur les intérêts qu’ils sont censés chérir. Ils ne voulaient qu’éblouir leurs épouses mais vont entraîner leur chute par leurs actions. Poteries et lances, fausses idoles et symboles d’une virilité défaillante bâtissent le malheur qu’ils sont venus chercher par cupidité. Pis encore, ils usent d’impostures crasses, s’enlisant un peu plus dans les ténèbres, Genjuro ne révèle pas qu’il est marié à Dame Wasaka tandis que Tobeï feint d’avoir vaincu un général ennemi.

En outre, Mizoguchi joue avec les événements comme avec des dominos, chaque faute, chaque désastre n’existe que pour mieux nourrir en son sein le prochain. Les deux comparses démultiplient les erreurs, allant crescendo vers la catastrophe à venir.

Pourtant tout prédit leur chute funeste, les avertissements de leur entourage sonnent comme des paroles prophétiques annonçant la fin d’un monde, leur monde à l’image des derniers mots d’un pêcheur agonisant. Mais au-delà des verbes, il faut souligner la musicalité dramatique du film quand les sons et chants s’accordent au diapason des tragédies en cours ; un homme périt misérablement dans sa barque, une femme à la recherche vaine de son époux se fait violer et un mari volage se fait envoûter par un spectre d’outre tombe.

Lorsque Mizoguchi resserre sa construction de l’espace pour mieux se recentrer sur des enjeux microcosmiques, il use d’une forme de théâtralisation proche du Kabuki. Que ce soit dans le bordel ou encore au château de Wasaka, on assiste à une représentation, véritable de mise en abyme à l’instar des œuvres de Renoir ou Mankiewicz.

D’ailleurs, l’académisme reproché au metteur en scène vole ici en éclats, tant sa maîtrise des jeux d’ombre et de lumière transpire à chaque plan pour mieux laisser planer le doute, et surtout mettre en contraste le monde des vivants et des morts. Un tel tour de force dans la photographie rappelle les grandes heures de John Ford, notamment sur Les raisins de la colère.

Qui plus est, Mizoguchi n’oublie pas l’art de ses compatriotes, Kurosawa en tête. Le viol d’Ohama fait écho à celui relaté quelques années plus tôt dans Rashomon. En revanche les samouraïs de Mizoguchi n’ont rien de l’attitude honorable et chevaleresque de ceux mis en scène par Kurosawa, ils ne sont que des loups s’entre dévorant littéralement, affamés par des seigneurs peu préoccupés de leur sort mais également du sort qu’ils réservent aux autres. Ainsi, le cinéaste réfute à mettre en scène des combats pour mieux montrer la misère engendrée par la guerre, les victimes collatérales qu’elle suscite, mais également le désespoir vécu par les belligérants hors du champ de bataille.

Avec Les contes de la lune vague après la pluie, Mizoguchi accoucha d’une œuvre véritablement protéiforme, dévoilant peu à peu ses facettes, refusant l’ostentation, préférant user d’un jeu de cache- cache avec le spectateur, révélant la vérité avec pudeur et parcimonie. Conte pour adultes d’une incroyable cruauté, introspection féroce de l’âme humaine, Les contes de la lune vague après la pluie appartiennent à la caste des chefs-d’œuvre éternels du septième art. Sous un apparat iconoclaste se nichent des trésors de subtilité au service d’une fable immortelle sur l’amour et la rédemption.

Film japonais de Kenji Mizoguchi avec Masayuki Mori, Mitsuko Mito, Machiko Kyo. Durée 1h32. 1959. Ressortie le 31 juillet 2019

 

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre