Roubaix, une lumière

La cité de Dieu

Roubaix durant les fêtes de fin d’année. Le commissaire de police Daoud s’occupe des affaires courantes. Louis, fraîchement promu lieutenant découvre une ville insalubre, pauvre où la délinquance est monnaie courante. Le soir de Noël, une vieille femme est assassinée. Marie et Claude sont soupçonnées. Elles sont amantes, alcooliques, toxicomanes…

Il est toujours délicat parfois impropre de qualifier de bicéphale ou de dichotomique une œuvre, quel qu’elle soit. Employer ces adjectifs à raison mais aussi à tort pour parler d’un film amène souvent en terrain glissant. Pourtant, le terme sied parfaitement au dernier long-métrage en date d’Arnaud Desplechin, qui revient après une sortie remarquée avec Trois souvenirs de ma jeunesse.

Passionné par les drames introspectifs et intimistes, le cinéaste s’essaie ici au polar avec deux sources d’inspiration bien précises. La première, un fait divers sordide survenu au début des années deux mille qui voyait une personne âgée assassinée froidement par un couple de jeunes femmes. La seconde, le film d’Alfred Hitchcock, Le faux coupable lui-même inspiré d’un fais divers. Si la chute entre les deux affaires diverge grandement sur le fond, en revanche la forme quasi documentaire est appliquée par les deux réalisateurs.

Avec une touche toute naturaliste, Desplechin peint avec une certaine mélancolie sa chère Roubaix natale. Dans cette optique, le spectateur découvre par le biais des regards de Daoud et Louis,  cet environnement souvent très pauvre, parfois insalubre, dans lequel la communauté locale essaie de s’extirper de la misère. Procédé classique d’opérer par les yeux du local vétéran et du nouveau venu, bourré d’idéaux et surtout nanti de théories souvent contraires à la réalité du terrain.

Et c’est à travers les itinéraires du nouveau et de l’ancien que s’ouvre la dichotomie du long-métrage. Celui du néophyte Louis porte la marque illustrative et empruntée du cinéaste qui nuit trop souvent à ses œuvres. En revanche celui de Daoud hérite des qualités inhérentes du metteur en scène, sa passion pour les portraits sociaux, plans resserrés à l’appui, les non-dits et les hors champs contrastant avec la maladresse évoquée précédemment.

Il existe également une grande bicéphalie dans l’approche narrative utilisée par le réalisateur. IL y a d’abord cette longue exposition dressant un tableau sans complaisance d’une cité au bord de la rupture, où les maux du quotidien ressurgissent dans le commissariat du coin. Chaque affaire, petite ou grande, souligne les difficultés culturelles et  économiques rencontrées dans l’épicentre d’un complexe urbain national à l’abandon. Dernière grande ville de France, Roubaix en est également la plus pauvre et annonce le fossé existant entre grandes métropoles attractives et petites enclaves avec son lot de forfanteries,  d’appels de détresse, mais aussi d’expériences humaines.

Il y a ensuite cette quête de la vérité autour d’un acte cruel, abominable, inconcevable. Inconcevable également de soupçonner ces deux victimes d’un système. Comme chez Hitchcock, elles ont pourtant tout du bouc-émissaire idéale. Cependant, l’innocence que l’on aimerait imaginée restera à l’état de chimère. Au moment de faire entrer les accusées, Desplechin déploie un arsenal visuel d’une sobriété à toute épreuve, retranscrit avec minutie et réalisme l’interrogatoire, balayant toutes les idées préconçues et les poncifs des téléfilms du dimanche soir. Ici, seul lui importe de lever le voile du mystère, sans ambages, sans fioritures, décryptant une mécanique implacable, inéluctable. Au moment de son verdict, à l’instar d’un commissaire lucide mais jamais désabusé, le cinéaste réfute tout jugement de valeur au profit de la mise en exergue des procédés d’un acte insensé.

A l’image de ses protagonistes, Roubaix, une lumière n’a ni pour vocation d’apporter des solutions à une situation parfois intenable, ni de moraliser ou de justifier les auteurs d’agissements effroyables. Jamais dans une véritable démonstration, Desplechin affiche avec pudeur des tranches de vie au sein de quartiers qui auraient pu ou sont peut être les vôtres. Énoncer et non dénoncer, dévoiler sans comprendre sont les clés d’un long-métrage aussi limité qu’attachant.

 

Film d’Arnaud Desplechin avec Roschdy Zem, Léa Seydoux, Sara Forestier. Durée 1h59. Sortie le 21 août 2019.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre