En quatrième vitesse

La boîte de Pandore

 

Un film, un genre : variante du film policier, le film noir a fasciné nombre d’observateurs durant près de vingt ans. Si gangsters, détectives et hommes de loi font toujours partie du programme, le film noir inspiré par les récits de Chandler et Hammet évoque toujours l’attirance d’un homme pour une femme fatale dans tous les sens du terme.

Les plus grands se sont essayés au genre, John Huston, Howard Hawks, Akira Kurosawa et même Stanley Kubrick.  Quand Aldrich décide d’adapter les aventures de Mike Hammer, ce n’est point sa première incursion dans le domaine. Si je choisis de parler d’En quatrième vitesse pour parler du genre, c’est pour mieux évoquer la puissance vénéneuse et la violence viscérale émanant de l’œuvre d’un artiste connu uniquement d’un large public pour Les douze salopards.

Détective privé spécialisé dans les divorces, Mike Hammer croise la route de Christina alors en fuite. Il décide de la déposer dans l’endroit qu’il lui plaira. Rattrapés par les poursuivants de la jeune femme, Mike sera laissé pour mort et Christina assassiné. Mike débute une investigation qui le mènera aux portes des Enfers…

Héritier de la célèbre famille Rockfeller, Robert Aldrich a très tôt décliné la voie dorée promise par sa lignée au profit d’une carrière cinématographique. Un choix particulièrement hasardeux sur le papier qui s’avéra vite judicieux, tant le metteur en scène affirmera au fil des ans un véritable savoir-faire en particulier pour le film de genre des Douze salopards bien sûr à l’Ultimatum des trois mercenaires en passant par Vera Cruz. L’artiste affiche très tôt des revendications politiques fortes,  s’opposant à l’opacité d’un système qu’il juge injuste la plupart du temps. Sa férocité, sa violence mais également son pouvoir de suggestion font encore des émules ; Tarantino n’a point hésité à puiser dans bon nombre de ses œuvres (avec Inglorious Bastards ou les Huit Salopards) tandis que Kathryn Bigelow par de nombreux aspects de sa filmographie est à même de réclamer une filiation légitime.

A l’origine le film se base sur le roman de Mickey Spillane, Kiss me deadly, dont le héros Mike Hammer accédera à la notoriété par le biais du petit écran sous les traits de Stacey Keach. Le titre original sied particulièrement aussi bien au roman qu’au long-métrage tant les cadavres des proches de Mike Hammer s’accumulent progressivement. Pour le reste, Aldrich pimente le script de Spillane de références politiques et mythologiques, donnant ainsi une certaine liberté de ton  qui n’aura pas manqué de déconcerter plus d’un critique ou spectateur.

Mais le titre français, En quatrième vitesse convient également au long-métrage. Rencontre, enquête, situations de stress menées tambour battant par le metteur en scène, portent avec vivacité une narration jamais décousue malgré le rythme soutenu donné par Aldrich à l’écran. Dans ce jeu de poker menteur, à la recherche d’un trésor chimérique, Mike Hammer tire une ficelle qui deviendra une corde qui s’enroulera finalement autour de son cou ou de celui des ses proches.

Mal aimable, véritable salaud dénué du grand cœur d’usage, le privé subsiste d’arnaques et rêve du même magot que ceux qu’il combat. La caméra d’Aldrich suit ses faits et gestes avec minutie, gère les distances astucieusement, laissant planer l’ombre de menaces venant de toutes parts, la tension elle est renforcée par la profondeur de champ utilisée.

En filmant uniquement les pieds à des moments cruciaux, Aldrich évoque tour à tour, le désir, la violence, le mystère. D’abord avec les pieds de Christina dénudée sous son manteau, seule partie de son corps entièrement dévoilée, puis toujours ces mêmes pieds tremblotant sous la torture et enfin ces fameuses chaussures assimilées à l’assassin, maître manipulateur derrière la machination.

En outre, Aldrich affiche une violence peu commune à l’écran, à peine suggérée et ses protagonistes font preuve d’une cruauté digne des long-métrages d’Anthony Mann. La scène d’ouverture où l’on voit Christina torturée puis éliminée par ses ravisseurs annonce un véritable jeu de massacre au sein duquel la souffrance est la composante essentielle. Mike Hammer ne déroge pas à ces règles d’engagement ignobles ;  tapi dans l’ombre, il roue de coups le malfrat sur sa piste ou écarte un autre de son chemin à l’aide d’une technique particulièrement vicieuse. Point de code d’honneur donc, et surtout pas de conduite justifiée par la survie, aucune noblesse dans les intentions dans le long-métrage d’Aldrich, on meurt uniquement pour l’appât d’un gain illusoire.

L’égoïsme, la vénalité et le machiavélisme des personnages se raccordent au discours sous-jacent du cinéaste mais également à la métaphore d’ensemble. Plongé dans la Guerre Froide et en pleine chasse aux sorcières organisée par Mac Carthy, le pays subit de nombreux soubresauts tandis que les troupes sortent exsangues de la guerre de Corée. La paranoïa entrevue tout du long, mais également la traque et la surveillance constante sont autant d’éléments rapportés de l’atmosphère délétère qui règne au sein des Etats Unis. Faux coupables, vrais gangsters ou espions de pacotille, personne ne sort indemne de cette situation explosive. Explosive comme l’ambiance de fin du monde qui point à l’horizon, la peur d’un cataclysme nucléaire est présente dans les esprits mais également  dans le long métrage d’Aldrich sous la forme d’une boîte de Pandore dont les maux sont incarnés non seulement par le spectre de la bombe mais aussi par l’essence négative d’une Humanité en perdition.

Jamais à court d’idées pour malmener ses protagonistes, toujours en colère, révolté contre un système qu’il ne reconnaît plus, Aldrich désigne les coupables et fait de l’innocence une denrée rare, plus que jamais précieuse. Sceptique sur le sort du monde, doutant de la probité de tout à chacun, le metteur en scène par le biais d’un film noir vénéneux et brutal, se soustrait d’un idéalisme utopique et annonce avant l’heure le cynisme des Peckinpah, Leone et Kubrick. Nihiliste mais jamais tapageur, provocateur mais jamais outrancier, En quatrième vitesse affiche sa singularité parmi les chefs d’œuvre du genre, du Grand Sommeil à Quand la ville dort.

Film américain de Robert Aldrich avec Ralph Meeker, Maxine Cooper, Albert Dekker. Durée 1h46. Sortie le 7 septembre 1955

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre