Melody Nelson, l’art du passé

Revenir à Gainsbourg, toujours…

Écouter ce disque qui n’eut pratiquement aucun impact à sa sortie relève aujourd’hui de l’hommage. Car Gainsbourg est désormais panthéonisé, momifié. On se refile ses calembours comme s’il s’agissait de tuyaux pour draguer. Pourtant en 1971, le beau Serge voulait être pris au sérieux. Il voulait pondre une œuvre d’avant-garde, quelque chose dont on se souviendrait, loin des sucettes du passé. Faux dandy et vrai angoissé, il s’est adjoint les services de l’arrangeur Jean-Claude Vannier, autre génie méconnu dont il va s’approprier certaines des compositions (Bowie et Miles Davis ont fait de même). Le voilà parti à Londres pour enregistrer avec des musiciens du cru. Le résultat ?

 

Ode à la femme

Une écoute superficielle du disque nous laisse entendre un narrateur quadragénaire qui rencontre une ado, « quatorze automnes et quinze étés », et va se la taper dans un bordel (mais attention, il est classe). Manque de pot, la jolie Melody décède dans un accident d’avion… Le pitch plaît tellement à Gainsbourg qu’il en livrera un remake plus funky en 1987 (You’re under arrest, il y a un disque avec le même titre chez Miles Davis) mais moins inspiré. Car Melody Nelson étincelle de ses mots, de ces rimes sorties d’un recueil de poésies du XIXe siècle.

 

« Le soleil est rare

Et le bonheur aussi

L’amour s’égare ou va la vie… »

De qui nous parle-t-il ? Mais de Jane bien sûr, la belle anglaise qui illumine sa vie, alors enceinte de Charlotte. Licence poétique, attention messieurs-dames. Et valse, valse donc la Melody qui a les traits de Jane pour Serge. Et moi, je valse avec Églantine, dérivant de loin en loin vers les papous… Je dérive mais c’est le propre d’un grand disque que de nous inspirer.

 

Art mineur, la grande blague

On connait la rengaine sorti devant un Guy Béart éberlué et infatué de sa gloire. Gainsbarre reniait Gainbourg qui avait rêvé son grand disque et l’avait réussi.  Beaucoup imité, Melody Nelson reste unique, un véritable soleil noir de la chanson française. Gainsbourg nous a légué beaucoup d’imitateurs de sa prosodie mais peu lui arrivent à la cheville. Alors, tandis que l’été se termine, mieux vaut ressortir son Melody Nelson. Il faut l’écouter à la terrasse d’un café et regarder passer les belles filles et rêver à une Églantine perdue. Le beau Serge t’aurait aimé, tu sais.

 

Serge Gainbourg, Melody Nelson, 1971

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.