Conan le barbare

De chair et d’acier

Un film, un genre : avant J.R.R Tolkien, il y eut Robert Howard. Avant Peter Jackson, il y eut John Milius. En littérature, comme au cinéma, avant Le seigneur des anneaux, il y eut Conan. Bienvenue aujourd’hui dans le monde de l’heroic fantasy.

Le jeune Conan assiste impuissant à l’assassinat de ses parents par le chef de guerre, Thulsa. Asservi comme esclave, le jeune garçon va devenir un guerrier redoutable bien décidé à assouvir sa vengeance.

S’il existe une figure de la pop-culture méprisée aussi bien par un large public que par quelques initiés, c’est bien celle imaginée par l’écrivain Robert Howard dans les années trente du siècle dernier. Jugé moins noble que la future œuvre de Tolkien, le travail d’Howard s’avère pourtant remarquable, d’une finesse d’écriture peu égalée par la suite pour le genre y compris par l’auteur de Bilbo le hobbit. Créateur de nouvelles révolutionnaires pour l’époque, Howard inventa un personnage totalement à son image, lui grand et athlétique boxeur doué d’une intelligence rare. Son double littéraire, Conan, véhicule malgré lui la caricature d’une brute épaisse dont les aventures ne prêtent guère à la réflexion. Erreur d’interprétation grossière car outre une mythologie et une cosmogonie d’une grande richesse (n’enviant sur ces points ni Le seigneur des anneaux ou les travaux de Lovecraft), l’univers de Conan s’épanche sur une large interrogation anthropologique à la soif jamais assouvie.

Lorsque Dino de Laurentis, producteur influent des années quatre-vingts décide de porter le héros de Robert Howard sur grand écran, il opte pour le choix de John Milius derrière la caméra. En 1982, Milius a peu tourné en tant que réalisateur. En revanche, on lui doit bon nombre de scénarios (tout ou partie) marquants des années soixante-dix. Pêle-mêle, L’inspecteur Harry, Les dents de la mer, Jeremiah Johnson et…Apocalypse Now (même si le script a été largement remanié par Coppola). Quant à l’attribution du rôle phare, il revient à un acteur connu pour quelques productions mineures et pour un titre de Monsieur Univers, Arnold Schwarzenegger qui deviendra par la suite l’une des icônes emblématiques du cinéma de genre pendant près de quinze ans. A ses côtés se tient James Earl Jones plus connu pour avoir prêté sa voix à un certain Darth Vader…

S’il s’avère que Milius possède un talent indéniable de scénariste, ce dernier cependant affiche très vite ses limites en tant que cinéaste. Porté par de belles et nobles ambitions, le réalisateur de l’Aube rouge peine très souvent à concrétiser ses promesses d’écriture. Pourtant en dépit de lourdeurs inhérentes au regard de son auteur, Conan le barbare se démarque nettement du reste de sa filmographie. Dès les premières minutes, Milius parvient à retranscrire les mots d’Howard à l’écran, transposant ainsi l’atmosphère de fantasy si particulière des nouvelles, entre univers médiéval naissant et éléments pré antiques. La quête de l’acier d’emblée évoquée fait penser beaucoup plus aux balbutiements technologiques de l’aube de l’antiquité qu’aux prémices du haut Moyen-âge. Après une exposition fulgurante de violence, Milius pose les bases d’une narration limpide, récit initiatique classique et efficace. On y verra tout à tour Conan esclave, gladiateur, voleur puis justicier vengeur. Si Milius se détourne alors du matériau d’origine sans en reprendre exactement un récit au pied de la lettre (bien qu’il en conserve le fameux culte de Set), il préserve en revanche un certain mysticisme teinté de philosophie. Son Conan tout comme celui d’Howard incarne le parangon ultime, accomplissement des thèses humanistes chères à Rabelais mais également de la fameuse expression de Juvenal, Mens sana in corpore sano. Conan n’est pas seulement un guerrier accompli au corps parfait, il est aussi formé à toutes les techniques d’écriture et autres savoirs obscurs de son époque. Cette fusion du corps et de l’esprit se heurte d’ailleurs à toutes sortes de superstitions auxquelles il est rattaché mais également à l’intervention réelle ou imaginaire des dieux. Doit il plus respecter Crom, l’acier ou la chair…ou encore lui-même !

Pour satisfaire sa soif de revanche mais aussi accomplir une possible destinée supérieure, Conan parcourt les routes désertes d’une civilisation en pleine éclosion. Les vastes étendues inspireront aussi bien certaines visions post apocalyptiques chères à George Miller mais évoquent également celles des westerns d’autrefois. C’est dans ces moments de pure ostentation que la caméra de Miller sort de sa torpeur et irrigue les sens du spectateur, porté aussi bien par la musique que par la fougue de certaines scènes. L’affrontement final évidemment renvoie aussi bien aux westerns de Peckinpah qu’aux films de sabre de Chang Che. Mais il y a également cette part d’indicible qui hypnotise, élevant la mise en scène à un autre degré. Le langage corporel entre Valéria et Conan par exemple, qui échange peu de mots. Il y a surtout ce symbolisme religieux, hérité à la fois des mythologies païennes et du christianisme.  Conan devient ainsi aussi bien le Christ que Prométhée ligoté et laissé en proie aux vautours. C’est en se retranchant derrière ce paravent illusoire que le long-métrage acquiert tout son intérêt dénué des artifices parfois maladroits du péplum d’antan.

A défaut d’être une fresque totalement réussie, Conan le barbare a non seulement permis à l’heroic fantasy d’exister au cinéma bien avant Le seigneur des anneaux (et un film d’animation en dents de scie) mais surtout de lancer définitivement par le biais de son acteur une autre forme de cinéma populaire. L’ère des héros body buildés débuté quelques semaines auparavant avec Rambo sauvera pendant de longues années la machine hollywoodienne laissée exsangue par l’échec du Nouvel Hollywood. Film doué d’une violence aussi épique que romanesque, Conan le barbare marque les esprits toujours au moment le plus inattendu à défaut de marquer véritablement l’Histoire. Œuvre définitivement culte et populaire au sens noble du terme sans être toutefois un véritable chef-d’œuvre.

Film américain de John Milius avec Arnold Schwarzenegger, James Earl Jones, Max Von Sidow. Durée 2h09. 1982

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre