Portrait de la jeune fille en feu

L’artiste et son modèle

1770. Héloïse, jeune noble sortie fraîchement sortie du couvent, est destinée à épouser un riche milanais. Elle embrasse ainsi la destinée de sa sœur récemment décédée, promise à l’origine à son futur époux. Sa mère, dans le but d’établir son portrait de mariage, convoque Marianne, jeune peintre de talent. Afin de parvenir à ses fins face à un modèle réticent, Marianne observe Héloïse en qualité de dame de compagnie. Une relation singulière s’instaure alors entre les deux jeunes femmes.

Naissance des pieuvres et surtout Tomboy avaient laissé entrevoir l’éclosion précoce d’une grande cinéaste. Cependant, Céline Sciamma afficha certaines limites avec Bande de filles, digression des mêmes thématiques évoquées dans ses deux premiers films dans le contexte explosif d’une cité. Ces limites, disons le d’emblée persistent dans son nouveau long-métrage. La réalisatrice se force à expliquer ce qu’elle suggérait quelques minutes auparavant et met l’équilibre de son film en péril en ajoutant un symbolisme maladroit tout droit sorti de l’univers de Godard dans la dernière partie.

Mais, en dépit de ces lourdeurs inhérentes, Portrait de la jeune fille en feu s’extirpe de l’entropie qui avait gagné Bande de filles, ce dès les premières minutes, incisives, poétiques, empruntes de la douce mélancolie qui traversait Naissance des pieuvres. En transportant ses obsessions dans la France pré révolutionnaire, Sciamma continue de peindre la femme et ses interdits, enfermée dans un carcan aussi bien patriarcal que sociétal tandis que leur destin n’est jamais confié au hasard et encore moins entre leurs mains.

Si la présence de l’homme n’est presque jamais montrée à l’écran facilitant l’immersion dans cet univers essentiellement féminin, son influence pèse à chaque seconde sur les protagonistes. Le respect du choix de l’époux, l’impossibilité pour une femme d’accomplir totalement sa vocation ou encore l’orientation sexuelle, tout ramène tôt ou tard à la figure masculine.

Dans ce contexte aux convenances oppressantes, le désir interdit est réprimé ou sibyllin. Tout comme il était impossible d’aimer une autre adolescente ou de passer pour un garçon dans ses films précédents, Sciamma cache les rêves de ses personnages aussi bien par leurs regards fuyants que celui  de sa caméra. Comme à l’accoutumée, elle resserre l’objectif et se prend au jeu risqué du champ contrechamps.

Si le regard incarne l’âme du cinéaste, alors chez Sciamma il devient le moteur essentiel de son processus de communication, chaque attention devient une manière comme une autre d’échanger et de se comprendre. Ici, le message se dédouble à travers la compréhension et l’appréhension du peintre mais également de l’amante. Ce fameux regard permet à chacune non seulement de connaître l’autre mais de se connaître et de se reconnaître à travers l’image renvoyée par le miroir des prunelles de celle qui l’observe et la contemple. L’art de Sciamma excelle alors dans le jeu des non-dits, du hors champ, de tout ce qui n’est pas montré. La metteur en scène fait languir le spectateur dès la première apparition d’Héloïse, masquant intelligemment ses traits par des prises de vues audacieuses. Ce parti pris fait du cinéma de Sciamma, le chantre d’une perception si ce n’est nouvelle mais du moins follement attractive dans un art où tout doit être montré et expliqué pour ne pas décontenancer les spectateurs. Le temps se suspend l’espace d’un moment gracile, d’un froncement de sourcil, d’un regard toujours et encore qui en dit long, qui cherche des réponses à un désir, à une interrogation qui sommeille ou encore qui laisse envisager un instant une échappatoire plus heureuse.

Si Marianne telle Orphée échoue à vivre éternellement avec sa compagne, elle parvient finalement sur une courte durée certes, à la sortir des Enfers. La métaphore trop appuyée peut paraître infantile mais conserve le charme juvénile que les actrices arrivent à lui insuffler le temps d’une lecture ou au moment des adieux.

Jamais aussi à l’aise dans sa mise en scène que lorsqu’elle s’abroge des procédés ostentatoires d’usage, Sciamma accouche d’un tableau solennel qui laisse présager quand on l’observe de plus près aussi bien l’éternité des sentiments que celle d’une autre forme de cinéma, moins attachée des conventions, plus entichée des intentions. Malgré quelques anicroches, Portrait de la jeune fille en feu pourrait bien se poser comme la matrice d’un art quasiment parvenu à maturité.

Film français de Céline Sciamma avec Noémie Merlant, Adèle Haenal, Luana Bajrami. Durée 2h00. Sortie le 18 septembre 2019.

Articles relatifs :

About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre