Predator

La chasse

Un film, un genre : les années quatre-vingt ont vu déferler sur les écrans bon nombre de films d’aventures aussi musclées que les acteurs qui les vivaient. Sylvester Stallone, Chuck Norris, Jean-Claude Van-Damme et bien évidemment Arnold Schwarzenegger. Certes la qualité de ces long-métrages allait de médiocre à juste passable. Mais parmi ces nombreux produits souvent bas de gamme se nichent quelques pépites et parmi elles un joyau nommé Predator.

Soldat d’élite, Dutch mène un commando spécialisé dans les opérations de sauvetage. Appelé par la CIA pour libérer des otages au cœur d’une jungle d’Amérique centrale, le vétéran ne se doute pas que lui et ses hommes vont devenir les proies du plus inattendu des prédateurs.

1987. Arnold Schwarzenegger est devenu une figure emblématique du cinéma de genre après des passages remarqués sur Conan le barbare, Commando et bien sûr Terminator. John  Mac Tiernan lui est un quasi inconnu. Un premier film passé inaperçu. Pourtant, la rencontre entre le cinéaste et l’acteur va accoucher bel et bien d’un sommet encore inégalé aujourd’hui dans son style.

Les vingt premières minutes de Predator laissent envisager un sempiternel raid filmé de commandos américains contre les ennemis fourbes de la patrie, devenu monnaie courante à cette époque à Hollywood. Comme si l’industrie cinématographique pouvait effacer les cicatrices laissées par le conflit vietnamien et faire du tout puissant GI, aussi bien un parangon de vertu qu’un invincible guerrier. Mac Tiernan caresse alors les clichés, les polisse à l’extrême en montrant aussi bien un salut viril, une bande de gueules cassées téméraires et prêtes à en découdre qu’un assaut parfaitement exécuté qui se déroule sans accroc. Pourtant, très vite, on sent que quelque chose ne tourne pas rond, et pas seulement en raison des cadavres suspects déchiquetés qui s’amoncellent ou du regard aux infrarouges d’un être venu d’ailleurs. En effet, Mac Tiernan réduit au minimum la profondeur de champ contrastant alors avec l’espace naturel qui s’offre sous les yeux des protagonistes. Il réduit drastiquement les distances entre les chassés et le chasseur par le biais de sa caméra. Il s’amuse à construire un espace dans l’espace, réduisant un ensemble de possibles issues, d’une fuite en avant vers une fin inexorable…

Huit ans auparavant, Ridley Scott avait fait preuve de pareille maîtrise dans Alien, le huitième passager. Comme les compagnons de Sigourney Weaver, ceux de Dutch tombent comme des mouches sous les assauts répétés d’une créature dont il ne comprenne point les motivations et appréhende encore moins son existence. Tout comme Scott avait introduit l’élément de terreur propre aux films d’horreur en pleine exploration spatiale, Mac Tiernan fait de même avec son long-métrage qui tenait pourtant de l’actioner classique. Cette prise de position n’est rendue d’ailleurs efficace que par le talent du cinéaste à faire monter crescendo la tension parmi des hommes qui pensent ou pensaient avoir tout vu, que des années de conflit surmontées avaient réprouvé tout sensation d’effroi. Là encore, la gestion des distances, la façon dont Mc Tiernan construit ou déconstruit l’espace accentue les effets de style notamment dans cette scène où le commando pense rétrécir le rayon d’action de la créature en établissant une zone piégée au préalable.

En outre évoquer l’œuvre de Ridley Scott pour parler ici de Predator devient encore plus judicieux quand on s’épanche sur les intentions réelles de leurs auteurs, ou quand des thématiques sibyllines certes disparates viennent se greffer au cœur du genre. Alien, le huitième passager incarne le film organique, sexué et sexuel, parle à demi-mots de viol de l’individu au-delà du simple film de science-fiction mâtiné d’horreur. Predator renvoie quant à lui bon nombre de films de séries B aux messages dispendieux qui polluent alors le paysage hollywoodien depuis la fin du Nouvel Hollywood, sorte de réponse ultime aux échos d’un patriotisme exacerbé, exalté sur grand écran pour répondre au pessimisme post Vietnam.

L’agression américaine en Asie du Sud-Est aura pour sa part profondément marqué le cinéma outre-Atlantique. Les westerns « Vietnam » portés par La horde sauvage ou encore Little Big man mais aussi les réflexions sur les conséquences mêmes du conflit (Apocalypse Now, Voyage au bout de l’enfer, Platoon) auront marqué les esprits comme le conflit aura traumatisé la conscience collective nationale. Les différents produits bodybuildés des années quatre-vingt personnifiés justement par les Norris, Stallone et Schwarzenegger auront eu pour vocation non seulement de racheter cette conscience bafouée mais également de rappeler l’omnipotence américaine.

Avec Predator, à sa manière, Mac Tiernan va réveiller une dernière fois ce petit monde, brandissant les cauchemars d’antan oubliés à coup de pellicule en inversant les positions. Ici, les tout puissants marines sont devenus les victimes d’un ennemi à la force écrasante, doté de la même supériorité technologique qui était la leur pendant la guerre du Vietnam. Pour triompher, Dutch se fondra dans la nature comme les Viêt-Congs jadis, retournant à un état quasi primitif pour vaincre l’envahisseur. Un pied de nez dévastateur en somme.

Un an après Predator, Mac Tiernan signera le premier volet de la série Die Hard et confirmera sa place au rang des grands artisans du cinéma de genre, même si depuis sa carrière fut jalonnée d’embûches sans compter d’autres soucis d’ordre judiciaire. Mais il est bon de se rappeler de son Predator, véritable coup de pied dans une fourmilière dont les ouvriers à bout de souffle étaient incapables de s’extirper de l’entropie du moment. Lui s’en souviendra, lorsqu’il accouchera de Basic plus de quinze après. Predator à sa manière a fait du cinéaste un maître du film d’action de la veine des homologues huppés hongkongais, John Woo et Tsui Hark en tête.

 

Film américain de John Mac Tiernan avec Arnold Schwarzenegger, Carl Weathers, Elpidia Carrillo. Durée 1h47. 1987

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre