Prince des ténèbres

 

Quand tu regardes l’abîme, l’abîme te regarde

Un film, un genre : peu de films répondent au véritable sens du terme fantastique tel qu’il est défini par Todorov en littérature. Il y a bien sûr les travaux de Jaques Tourneur. Mais également ceux tout aussi remarquables de John Carpenter dont le trop méconnu, Prince des ténèbres.

Los Angeles. Sur la requête d’un prêtre, un groupe d’éminents scientifiques investit une église depuis longtemps fermée au public. En son sein se trouve un cylindre, qui referme selon des écrits millénaires, la source du Mal.

Lorsqu’il entame le tournage de Prince des ténèbres, John Carpenter vient d’essuyer un échec cuisant au box office avec son divertissant Jack Burton dans les griffes du mandarin. Héritier des auteurs de série B de la grande Hollywood et adepte du style classique des maîtres d’autrefois, Carpenter n’a pas son pareil pour dénoncer habilement la pourriture gangrenant la société américaine, le puritanisme exacerbé qui lui est lié tout en offrant une leçon de cinéma de genre. Il a déjà imposé sa marque avec Halloween, The thing, New York 1997 ou encore Assaut. Avec Prince des ténèbres il va aller encore plus loin, s’enfonçant un peu plus dans les tréfonds de l’âme humaine.

Prince des ténèbres appartient officiellement à ce que Carpenter lui-même désigne Trilogie de l’apocalypse ; cette dernière est composée de The thing, Prince des ténèbres donc et L’antre de la folie. Chaque volet voit des personnes cartésiennes ordinaires se confronter à des éléments surnaturels, infectant au sens propre du terme aussi bien leurs corps que leurs esprits. Surtout, grâce à cette trilogie, Carpenter va rendre un vibrant hommage à l’un des grands maîtres de la littérature fantastique américaine, Howard Philip Lovecraft. Les nouvelles de Lovecraft mettaient en scène un banal quidam aux prises avec des forces occultes qui le dépassaient. La grande force de l’écrivain résidait dans tout ce qui n’était pas décrit, ce qu’il définissait comme indicible et qui accentuait le sentiment de terreur du lecteur.

Cet aspect, Carpenter ne le comprend que trop. Le manque de budget de Prince des ténèbres va lui permettre cependant d’appliquer la plus grande leçon lovecraftienne et de renouer avec les fondements esthétiques de jaques Tourneur.

Le long-métrage débute de la même façon qu’une nouvelle de l’écrivain de Providence. On y voit un prêtre s’efforcer de contacter des spécialistes pour l’aider dans sa quête de la vérité. La composante épistolaire où il s’adresse à un certain Howard tient autant du clin d’œil référentiel que de la volonté d’aller de l’avant, au-delà du mystère comme le feraient les personnages de Lovecraft. Carpenter se plaît alors à esquisser deux mondes teintés aussi bien d’hypocrisie que de scepticisme. Ici, scientifiques et hommes d’église pêchent aussi bien par orgueil que par vanité. Chacun se complaît dans des croyances bien établies, réfutant l’évidence, l’approche d’une Apocalypse imminente qu’ils sont pourtant seuls en mesure d’empêcher. Chacun se complaît dans le déni, prêt à succomber aux tentations. Comme à l’accoutumée chez Carpenter, le mal se niche aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, toujours protéiforme tel le parasite destructeur de The thing.. . Piégés comme les protagonistes de The thing ou d’Assaut par des menaces issues de toute part, les pseudo-héros, chantres de la sagesse ou de l’intelligence humaine, cherchent leur salut dans le plus pur des instincts de survie, loin de la raison, proche de la folie.

L’échiquier se met en place alors que l’égocentrisme dont les protagonistes font preuve les mène inexorablement à leur perte. C’est alors que la violence vient sourdre tandis que l’image volatile du sang qui gicle un court instant rappelle à tous les crimes d’Halloween, la nuit des masques.

Pour distiller la peur, Carpenter s’éloigne des standards usuels, n’usant pas au moment crucial d’une musique ostentatoire et préfère laisser planer le doute hors champ, pour mieux laisser spectateurs mais également protagonistes dans l’ignorance, dans l’incompréhension. A mesure que les masques tombent et que l’impossible vérité se dévoile, la tétanie gagne ceux qui la découvrent, chacun se retrouvant dépourvu des certitudes qui fondaient leur réalité. Dogme pour le prêtre, science pour les autres. La peur et l’horreur les frappe tour à tour ; tous sont victimes d’une énorme farce cosmique comme le sont les personnages de Lovecraft tandis que la résolution du mystère les enfonce paradoxalement un peu plus dans l’entropie.

En outre la grande force du récit provient de la narration d’une limpidité quasi parfaite permise par la maîtrise de la temporalité et l’exposition progressive des enjeux. L’une des premières scènes du film voit un professeur d’université expliquer le concept du temps à ses universitaires. Si le temps incarne la mesure la plus subtile au cinéma, ici Carpenter ne le plie pas seulement à sa volonté, il ne l’étire pas comme Ozu ou Kubrick, il en joue plutôt pour étendre seulement sa démonstration en une longue introduction conclue uniquement par un final haletant. Rythmée de concert avec la musique comme instrument comptable, la narration se met au service, ce dès le générique de dix minutes quasi muet, d’une mise en place de l’éveil du mal ponctué par l’accouchement d’une figure démoniaque qui n’est pas sans rappeler la fillette possédée de l’Exorciste. La chute quant à elle met l’homme face à sa déresponsabilisation permanente, son inconstance prouvée par l’attitude cynique du prêtre et la damnation quasi actée de Brian.

Amateur de faux semblants, Carpenter réfute ou plutôt s’amuse à réfuter l’hypocrisie de l’homme incapable de tenir bon face à l’approche de l’Apocalypse dont il est lui-même le héraut. Point de salut chez le cinéaste, juste une punition toujours humaine jamais divine. Pour Carpenter il faut mériter l’absolution quand on a conscience de ses pêchés. Dix ans après Prince des ténèbres, Los Angeles 2013 verra Snake châtier le monde pour ses excès en le renvoyant à l’âge de pierre. Dans Prince des ténèbres, l’homme n’a point besoin de Lucifer pour invoquer l’Enfer sur terre, il lui suffit seulement de prononcer quelques mots mensongers ou d’effleurer un miroir. En quelques secondes, Carpenter ne fait pas seulement basculer la réalité sous les yeux du spectateur mais achève un processus ingénieux qui élève son long-métrage vers des sommets insoupçonnés.

 

Film américain de John Carpenter avec Donald Pleasence,  Jameson Parker, Victor Wong. Durée 1h37. 1988

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre