J’accuse

Le faux coupable

Fin du dix-neuvième siècle. Le combat du colonel Picquart pour innocenter le capitaine Dreyfus condamné à tort pour haute trahison.

D’emblée il est crucial de préciser que J’accuse n’existe point pour voiler les problèmes judiciaires de son auteur et le long-métrage mettant en scène l’une des plus grandes erreurs de l’Histoire de France ne reflète en rien la situation de Roman Polanski. Lion d’argent du dernier Festival de Venise, J’accuse par l’ambition innée à son sujet interpelle au sein d’une filmographie fournie, tantôt fabuleuse (Chinatown), élégante (La Vénus à la fourrure, Rosemary’s baby), amusante (Le bal des vampires) ou carrément boursouflée (Le pianiste, La neuvième porte). Au fil du temps, Polanski s’est échiné dans la recherche d’une perfection formelle, minutieuse, quitte à oublier parfois l’essentiel. Cependant ces derniers long-métrages ont attesté d’un dernier souffle salvateur, et J’accuse rentre dans cette catégorie.

Le cinéma français n’a de cesse de pointer le côté obscur d’un passé toujours en proie à rejaillir, et n’éprouve aucune compassion face aux agissements honteux de nos aînés. L’affaire Dreyfus, elle,  incarne sans aucun doute le plus grand déni de justice du dix-neuvième siècle. L’erreur de procédure judiciaire inspire elle, bon nombre de cinéastes. Il faut notamment se souvenir de l’Etrange incident de Wellman ou bien encore du Faux coupable d’Alfred Hitchcock. C’est à ses prisonniers que l’on reconnaît la probité d’une société selon Dostoïevski. Ici, Polanski va mettre en avant cet adage et bien plus encore. Adaptant le roman D de Robert Harris, Polanski va suivre les pérégrinations du colonel Picquart interprété par Jean Dujardin, qui un peu malgré lui, va devenir l’avocat du diable d’une époque révolue. D’ailleurs, Jean Dujardin reprend une nouvelle fois la défense d’un condamné après son rôle à contre-emploi dans le polar Contre-enquête en 2007.

Polanski déclara que la scène de dégradation du capitaine Dreyfus dans le film La vie d’Emile Zola l’avait tellement marqué qu’il décida de porter l’affaire à l’écran. Ce n’est donc pas une surprise si la même scène ouvre J’accuse, scène durant laquelle Polanski affiche toute sa maîtrise du cadre d’ensemble ponctuée par une atmosphère dramatique remarquable. Faisant office d’exposition, ce moment glacial et glaçant présente à travers un large panorama chaque protagoniste, le cri de révolte d’un innocent mais également le contexte explosif entre peur de la trahison et antisémitisme de rigueur.

Ce qui frappe dans la reconstitution de l’affaire par Polanski, ce n’est pas seulement la minutie du détail, c’est surtout la retranscription contextuelle d’une période. Hors-champ, l’épisode de la Commune date de vingt-cinq ans environ, et une nouveau trouble vient perturber l’équilibre fragile de la Troisième République. La force de J’accuse tient aussi bien dans la mise en perspective d’une intolérance non seulement permise mais surtout de tradition et dans la focalisation de l’entropie sociétale française. A ce petit jeu, Polanski cible également une industrie du cinéma frappée des mêmes maux, où quand la mauvaise foi des artistes rejoint celle des politiques.

Picquart incarne l’héritage de cette génération maudite. Lui-même est antisémite, non pas par circonstance mais surtout par conviction, conviction inculquée dans une éducation sectaire. Son enquête obsessionnelle pour innocenter un membre de la communauté honnie tient plus de la conviction dans la pérennité d’un système assaini que dans l’ignorance d’une culpabilité montée de toutes pièces. Cette culpabilité d’ailleurs résulte aussi bien de l’antisémitisme violent que de la volonté d’un organisme d’Etat refusant de perdre la face alors que les tensions avec l’ennemi prussien sont encore vives et que le pire est encore à venir. Au cœur du montage artificiel visant à prouver un crime inexistant, Polanski va crescendo dans l’absurde, décortique avec sa précision habituelle d’horloger chaque preuve qui se perd dans le temps comme un art qui s’étiole inexorablement. Surtout, il ne cherche jamais à mettre en exergue un quelconque parallèle avec ses contemporains. Pourtant, la critique acerbe universelle qu’il dresse au fur et à mesure pourrait pointer du doigt le sort réservé à une autre communauté, à d’autres exclus ou d’autres peuples.

Sans être le chant du cygne ou le dernier baroud d’honneur d’un cinéaste, J’accuse séduit aidé par une approche toute en nuances, dépourvu des limites inhérentes d’une œuvre comme Le pianiste. Cynique comme son antihéros Picquart, Polanski réfute la thèse de l’accident pour mieux pointer du doigt un monde en perdition. Il signe ainsi l’un des grands films de la décennie sur la discrimination, à l’image du Détroit de Kathryn Bigelow.

 

 

Film français de Roman Polanski avec Jean Dujardin, Louis Garrel, Emmanuelle Seigner. Durée 2h12. Sortie le 13 novembre 2019.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre