La malédiction de la droite, le récit d’un suicide

Quand le journaliste se fait historien (ou mémorialiste)

 

Journaliste au Figaro, grand quotidien conservateur propriété de la famille Dassault, Guillaume Tabard s’est fait remarquer par sa grande connaissance de la droite française, sa verve caustique et son sens de la formule. Il publie ces jours-ci chez Perrin La malédiction de la Droite, ouvrage retraçant dans le récit de vingt journées marquées par les déchirements d’une famille politique qui a pourtant beaucoup plus gouverné que la gauche depuis 1958.

 

« La droite la plus bête du monde »

 

L’auteur de ces lignes a entendu plus d’une fois cette phrase dans son enfance (de l’avantage d’avoir grandi dans une famille de droite) et il faut dire que bien des électeurs ont dû être agacés par ces conflits récurrents. Si Charles de Gaulle, en virant Antoine Pinay, assumait des différences de choix (sur l’Algérie) et de conception du pouvoir (en affirmant sa lecture « présidentialiste » des institutions), on ne peut en dire autant des conflits entre Pompidou et Chaban et surtout entre Chirac et Giscard. La droite, plus pragmatique que la gauche, accorde plus d’intérêt au choix du leader qu’aux conflits idéologiques (ainsi à gauche le conflit Mitterrand/Rocard relevait autant d’une une inimitié personnelle que du débat d’idées) et le conflit suicidaire entre ces deux hommes a structuré la droite : on peut y voir une des causes de la naissance du RPR et de l’UDF… et de l’élection de François Mitterrand. Est-ce à dire qu’à droite on ne réfléchit pas ? en tout cas, on aime jouer à la roulette russe : ainsi de la dissolution manquée de 1997 !

 

A priori idéologiques

 

Dans ce livre le récit des combats politiques est excellent, amusant parfois, caustique souvent. Reste que notre auteur a quelques a priori, ainsi sur l’idée de réforme, enterrée selon lui par Jacques Chirac fin 1986 face aux étudiants. Car pour Tabard, il faut accoler au mot réforme l’adjectif « libéral ». Sinon on ne comprend rien. Chirac, héros secret de ce livre, est ainsi accusé d’avoir craqué en décembre 1995 face à la rue, rééditant son échec de 1986 face aux étudiants. Or, le néolibéralisme est un échec, y compris à droite où des députés comme Julien Aubert le remettent en cause. En son temps, Philippe Séguin critiquait à raison les dérives néolibérales de la droite (lire son livre En attendant l’emploi, daté de 1996). Chirac pouvait être frileux mais savait aussi écouter le peuple. Notre auteur est aussi très sévère sur son attitude face au FN : fallait-il à la place laisser passer les jeux de mots antisémites de Jean-Marie Le Pen en lui donnant quelques maroquins ministériels pour lui et ses amis ?

 

 

Quel avenir ?

 

Pour autant, Tabard, homme intelligent s’il en est, s’intéresse quand même aux idées et livre justement une très bonne analyse de la déchirure de Maastricht où le même Séguin (avec Pasqua) avait très analysé les fractures sociales qui aujourd’hui se révèlent brûlantes avec la crise des gilets jaunes. Séguin, le remords de la droite comme le dit si bien Arnaud Teyssier … Pour finir, la droite est aujourd’hui sonnée par la défaite de Fillon (encore un suicidaire) et l’élection de Macron. Aux Européennes de 2019, elle a vu certains de ses électeurs voter pour LREM, pour défendre l’ordre face aux gilets jaunes, et le rassemblement national héritier du FN est devenu le premier parti de l’opposition, aussi parce que la droite n’a pas su traiter les problèmes de l’immigration et de l’islam (comme la gauche d’ailleurs). La question de l’avenir de la droite partisane via le parti LR est donc posée. Reste que rien n’est écrit. Bon ouvrage.

 

 

 

Sylvain Bonnet

 

Guillaume Tabard, La malédiction de la droite, Perrin, novembre 2019, 416 pages, 24 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.