L’Europe fantôme, le voile déchiré

Un intellectuel entre deux siècles

Présenter Régis Debray, est-ce encore utile ? L’homme est entré dans l’histoire en devenant le compagnon du Che Guevara dans la jungle de Bolivie. Il échappera de peu à la mort grâce à une mobilisation des élites françaises en sa faveur.  Engagé à gauche, Debray sera un des compagnons de route de François Mitterrand avant de s’éloigner. Un temps proche d’un autre « che », Jean-Pierre Chevènement, il est devenu une sorte de mauvaise conscience des élites de gauche : profondément républicain, il se défie de la construction européenne actuelle et a vilipendé avec force l’hégémonie culturelle américaine,  dansCivilisation (Gallimard, 2017). Avec L’Europe fantôme, premier volet de la collection « tracts » sorti en février dernier, Debray continue de critiquer avec force notre modernité.  

Le grand néant européen

Régis Debray est fidèle à ses convictions. Avec ces 48 pages, il tire à boulets rouges sur l’Union Européenne dont il dénonce « la malfaçon » originelle, c’est-à-dire d’avoir été une Europe des marchands. Mais plus encore, l’Europe institutionnelle est une illusion de puissance, en fait un protectorat des Etats-Unis. Force est de constater qu’il marche ici sur du velours. Aucune défense européenne n’existe en dehors de l’OTAN. Obama et Trump, grande continuité de la politique américaine, réclament juste que l’Europe paie plus (ils n’ont d’ailleurs pas tort). Debray n’aime pas l’union européenne, la critique sans cesse (sans se prononcer toutefois pour un « Frexit »). Peut-on lui donner tort ? Il faut dire que l’Union Européenne est loin, très loin d’être ce que ses thuriféraires rêvaient. Elle se révèle faible, fondée sur l’ordo-libéralisme allemand qui a forcé les gouvernements à adopter des politiques d’austérité qui ont jeté des centaines de milliers de grecs dans la pauvreté. Elle se révèle de plus a-démocratique en rejetant les décisions populaires, comme le rejet de la constitution européenne par les peuples français et néerlandais en 2005. Alors qu’il existe une civilisation européenne, des valeurs européennes et aussi des nations, aujourd’hui bafouées par l’Union Européenne. Depuis 1992 et la ratification du traité de Maastricht malgré les discours et l’énergie de Philippe Séguin, tout débat politique est aujourd’hui impossible autour de l’Europe et de sa finalité. Tout se dissout dans le grand marché.  

« Que faire ? » (Lénine, 1902)

Debray, livre après livre, creuse son sillon critique, à raison. On ne peut que recommander de le lire. Mais ensuite ? Que fait-on ? Peut-on réformer l’UE ? Le Brexit est-il une voie à suivre ? La France et les autres nations européennes peuvent-elles s’affirmer hors UE face à la Chine et l’Inde ? Comment bâtir une défense européenne hors du parapluie de l’OTAN ? Quid des migrations ? Quel est le bon format, UE ou Etat-Nation, pour faire face aux défis du XXIe siècle ? A ces questions, Debray n’apporte aucune réponse. Voici en tout cas matière à débat.          

Sylvain Bonnet

Régis Debray, L’Europe fantôme, Gallimard « tracts », février 2019, 48 pages, 3,90€

Articles relatifs :

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.