Le grand Colbert, le mythe du grand commis

 

Un duo d’historiens

On ne présente plus Thierry Sarmant. Actuellement directeur des collecteurs du mobilier national, on lui doit un grand nombre d’ouvrages sur Louis XIV et le Grand siècle : citons Louis XIV, l’homme et le roi (Tallandier, 2012) et surtout 1715 : la France et le monde (Perrin, 2014), qui a reçu le prix de la fondation Pierre Lafue. Il s’associe ici à Mathieu Stoll, avec qui il avait déjà collaboré sur Régner et gouverner ; Louis XIV et ses ministres (Perrin, 2010), pour livrer un ouvrage sur Colbert, le plus fameux des ministres du Roi soleil. Autrefois un des héros du « roman national », Colbert a été beaucoup critiqué, voire attaqué, depuis le début des années 1980, en particulier par Daniel Dessert. Qu’en est-il réellement ?

Un ambitieux

On découvre au fond la trajectoire d’un homme plein d’ambition, roturier, dont la famille est en pleine ascension sociale. Colbert commence sa carrière comme commis de Michel Le Tellier puis s’attache à Mazarin. Des turpitudes du cardinal dont la fortune était immense et faite aux dépens de l’Etat français, Colbert savait tout. Il avait aussi décidé que, de Fouquet et lui, il n’en resterait qu’un. Colbert a réussi un coup de maître en séduisant le roi, tirant profit de son orgueil blessé par la munificence de Fouquet. Ce dernier ne vit rien venir et sa chute fut brutale. Colbert le poursuivit de son acrimonie pendant des années. Au-delà, ce dernier utilisa la justice et les procès pour assainir la situation financière de la France, sortie exsangue de la guerre contre l’Espagne et usa aussi… De la banqueroute.

Un grand administrateur

Grand travailleur, Colbert ne réussit cependant pas à réformer profondément les finances royales, grevées par les guerres incessantes et les constructions royales. Par contre, il bâtit une marine pratiquement ex nihilo qui réussit un temps (seulement un temps…) à faire jeu égal avec l’Angleterre. Économiquement, il tente de mobiliser les grandes fortunes vers le commerce international et créée des grandes compagnies de commerce (sur le modèle de celles qui existent en Angleterre et en Hollande) : dans l’immédiat c’est un échec mais ce sera ensuite une réussite éclatante au siècle suivant. Les manufactures, comme celles des Gobelins, attirent des ouvriers étrangers mais peinent à percer. Beaucoup vont cependant perdurer et devenir importantes.

 

Un homme de son siècle

Cumulant les offices lucratifs, se créant une clientèle, Colbert, ce roturier qui s’invente des origines nobles écossaises, s’affirme comme un homme politique de son temps. Il avantage sa famille, faisant de son frère Colbert de Croissy un secrétaire d’Etat (donc le ministre des affaires étrangères) et son fils Colbert de Seignelay un secrétaire à la marine. Il s’agit là des mœurs politiques de l’ancien Régime, ses rivaux n’en font pas moins (et quid des descendants de Fouquet qui effectuent un retour en grâce spectaculaire au siècle suivant ?). A sa mort il laisse une fortune de neuf millions de livres, peu face aux millions de Mazarin mais énorme si on convertit en euros… Pour autant, l’homme a marqué. Soucieux de son image (comme son maître Louis XIV), il a contribué à léguer à la postérité l’image d’un ministre très travailleur, efficace et probe (selon les valeurs de l’époque). Colbert c’est un Rastignac qui a réussi ! En tout cas, l’ouvrage de Thierry Sarmant et Mathieu Stoll marquera l’historiographie consacrée à ce personnage.

 

 

Sylvain Bonnet

Thierry Sarmant & Mathieu Stoll, Le grand Colbert, Tallandier, septembre 2019, 509 pages, 25,90 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.