Robocop

Un justicier dans la ville

Un film, un genre : Les années quatre-vingt, période désenchantée pour le cinéma américain après l’échec du Nouvel Hollywood a vu fleurir quelques perles au sein du paysage de la science-fiction, allant bien au-delà du simple spectacle visuel. Films revenant aux sources du genre, ces pépites brossaient un portrait peu élogieux d’une société présente et à venir. Blade Runner de Ridley Scott et Brazil de Terry Gilliam en incarnent les plus beaux exemples. En 1987, un autre long-métrage corrosif allait ajouter sa pierre à l’édifice : Robocop.

Détroit, futur proche. Pour lutter contre la criminalité galopante, l’OCP puissante multinationale dote les forces de l’ordre d’un policier mi-homme mi-machine pour redresser la situation.

En cette fin de l’ère reaganienne, il fut difficile pour bon nombre d’observateurs d’émettre un jugement totalement définitif sur Robocop. Jugé réactionnaire par certains, anarchiste pour d’autres, le long-métrage de Paul Verhoeven ne laissa, en tout cas, personne indifférent à sa sortie. Et pour cause. A l’origine, le scénario du film écrit par Edward Neumeier reposait aussi bien sur le Metropolis de Fritz Lang, Blade Runner mais également sur le Terminator de James Cameron. En outre, il est aisé d’imaginer que les écrits d’un certain William Gibson (Neuromancer est paru en 1984) ne sont pas étrangers au scénariste. Le synopsis de Neumeier passe alors de mains en mains, essuie bon nombre de refus, notamment celui d’un certain David Cronenberg. Lorsqu’il échoit entre celles de Paul Verhoeven, ce dernier préfère l’envoyer à la poubelle !!! Pourtant, l’épouse du cinéaste jette un œil attentif sur le travail de Neumeier et convainc son mari de réviser sa position. L’histoire est en marche. Robocop sera le premier travail de Verhoeven aux Etats Unis. Il traîne la réputation dans sa Hollande natale d’être aussi bien un artiste talentueux qu’un véritable chien fou. Adepte de l’outrance exacerbée, ses œuvres ne sont pas passées inaperçues chez les cinéphiles. Révolution sexuelle (Spetters), fable médiévale (La chair et le sang) ou aperçu de la résistance hollandaise (Le choix du destin), aucun thème n’effraie le cinéaste. Son cynisme et son regard cru sur le monde conviennent parfaitement à la peinture d’un univers déliquescent, en perdition, celui du tout puissant système capitaliste américain.

De prime abord, Paul Verhoeven ne s’attache point aux bonnes manières et enfonce le doigt là où ça fait mal, démultipliant les images chocs, gore à souhait, de mauvais goût diraient certains, à l’image de la première exécution, celle d’un cadre malheureux, victime d’une expérience qui tourne mal. Dans son exposition de la situation, le metteur en scène souligne tout ce qui va mal dans une Amérique bien loin du rêve trop longtemps sur-vendu. Si l’action est censée se dérouler dans les années deux-mille, faisant de Robocop désormais une uchronie, elle décrit finalement assez justement les dérives et les limites entropiques d’un système. Police et médias à la solde des multinationales, montée de la violence urbaine, victoire de l’ultralibéralisme, autant de craintes évoquées qui font de Robocop un film visionnaire comme Blade Runner quelques années auparavant. Cependant, contrairement au film de Ridley Scott, Verhoeven ne s’embarrasse point d’une architecture graphique léchée, conservant une cité d’origine pour mieux rappeler la proximité de cet âge décadent imminent. En outre, la forme est  beaucoup plus abrupte que chez Gilliam ou Scott, dénuée de poésie, l’ostentation est de mise comme ces spots publicitaires qui entrecoupent le journal télévisé. Dans cette démonstration de force, un seul mot d’ordre braver les interdits, quitte à éprouver le spectateur jusque la lie.

Pourtant ce parti pris extrême dissimule la véritable raison d’être de Robocop, bien plus raccord avec l’univers de Verhoeven, celle de conter l’histoire d’un homme devenu monstre, qui ne cherche qu’à retrouver ce qu’il a perdu. Chez le réalisateur hollandais, le monstre est très souvent le héros, victime d’un préjudice irréparable qui l’amène parfois à devenir bourreau (Elle, Starship Troopers, L’homme invisible, La chair et le sang). Pourtant, de tous les héros de Verhoeven, Murphy est celui sans doute qui incarne le plus l’intégrité que l’on aimerait conserver au-delà des directives imposées et des drames endurés. Véritable héros christique, Murphy/Robocop naît deux fois d’assauts atroces perpétrés d’abord par ceux qu’il pourchasse puis par ceux qu’il est censé appuyer. Cependant, au milieu de protagonistes quasiment tous corrompus, cadres, flics, gangsters et medias, Murphy n’a de cesse de vouloir appliquer la loi, immuable, en dernier bastion immaculé. Il n’est pas étonnant qu’il se nourrisse tel un bébé, il est tel un nouveau-né, encore pur. Enfermé dans son carcan de métal et de circuits intégrés, l’homme en revivant ses souvenirs s’interroge sur son individualité. Que reste-t-il de lui après avoir été démembré puis recréé artificiellement ? Cette quête d’identité concentre finalement tout l’intérêt du metteur en scène, allant jusqu’à dévoiler son visage lors d’une scène qui rappelle furieusement la conclusion du Retour du Jedi

Si les effets spéciaux ont bel et bien vieilli, rarement une fiction n’a été aussi bien rejointe par la réalité qu’avec ce Robocop. Si la terre est la planète étrangère comme l’écrivait l’auteur de science-fiction Ballard alors le Détroit présenté et son homme de loi cybernétique a de quoi effrayer les plus sceptiques d’entre nous. Pourtant, pas de jugement hâtif chez le Hollandais. Quand l’anarchie et le capitalisme joignent leurs forces pour mettre à genoux les quelques innocents restants, subsiste un sauveur dont les quelques valeurs résiduelles reposent sur une série télévisée et les souvenirs d’une famille perdue. Saisissant.

Film américain de Paul Verhoeven avec Peter Weller, Nacy Allen, Dan O’Herlihy. Durée 1h43. 1987

Articles relatifs :

About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre