L’aurore

Les diamants sont éternels

 

Un film, un genre : en sus des maîtres, comme tout art, le cinéma a connu son lot de précurseurs qui ont donné naissance à ce que l’on nomme cinéma moderne. Des Frères Lumières à Méliès, certains se sont empressés de faire évoluer la technique. D’autres resteront dans la mémoire collective pour avoir apporter ce souffle divertissant propre au septième art comme Charlie Chaplin ou Buster Keaton. Enfin il y a les maîtres de la forme, ceux beaucoup moins connus d’un large public. Sergueï Eisenstein, Fritz Lang, David Griffith et Friedrich Murnau. L’image du Dracula de ce dernier, frappé par la lumière du soleil est rapidement entrée dans la légende. Mais pour le maître de expressionnisme allemand, le meilleur était encore à venir. En 1927, Murnau dévoilait l’Aurore à la face du monde…

Un jeune paysan s’éprend d’une citadine manipulatrice. Pour pouvoir s’enfuir avec elle, il essaie d’assassiner son épouse. Cette dernière s’enfuit en ville. Il la rejoint dans le but de la reconquérir.

En 1924, Murnau signe le remarquable Le dernier des hommes, drame fabuleux doué d’une forme révolutionnaire dans le sens premier du terme. Si le film essuie un échec cuisant en salles, il impressionne en revanche tous les metteurs en scène de l’époque ainsi que bon nombre de producteurs à commencer par William Fox (le créateur du célèbre studio) qui s’empresse de l’inviter aux Etats Unis. Pour le jeune cinéaste allemand, l’expérience américaine sera courte mais intense, car elle engendrera l’Aurore, considéré encore aujourd’hui comme l’un des films majeurs de l’histoire du cinéma mondial.

Lorsqu’il arrive en Amérique, Murnau possède d’ores et déjà une solide réputation et est nanti d’une grande expérience. Nosferatu fait partie des fleurons du cinéma allemand tandis que le réalisateur partage avec Lubitsch et Lang le destin de la production germanique. Murnau s’est tourné pour le moment vers des drames fantastiques ou des drames tout court certes dépourvus du discours sociétal de ses pairs mais doués d’une morale universelle incontournable. Ce fils de famille bourgeoise respectable formé par l’acteur/réalisateur Max Reinhart (l’un des parents de la mise en scène théâtrale contemporaine) est en réalité homosexuel et époque oblige, doit dissimuler son orientation. Handicapé par le poids d’une certaine culpabilité, le cinéaste fera rejaillir ses doutes et ses craintes dans l’ensemble de son œuvre. Ainsi l’Aurore ne fera point exception à la règle, puisqu’à travers cette fable universelle, Murnau fera sentir tout le désespoir issu de sa propre condition.

J’évoquais dans l’article consacré à Barry Lyndon, le perfectionnisme obsessionnel de Stanley Kubrick. Murnau partageait ce même trait de caractère bien qu’il relevait plus de la maladie que de l’obsession dans ce cas, si bien que les quelques archives font état de tournages éprouvants conduits par le diktat du réalisateur. En quête d’absolu, Murnau ne s’en remettait jamais au hasard et allait prouver une fois pour toute que le sujet ne l’emporte jamais sur la mise en scène.

La lecture du synopsis de l’Aurore ne laisse en rien présager son importance. L’histoire de ce jeune couple à la recherche d’un second souffle, un temps séparé par une femme fatale, se pare d’air de déjà-vu et surtout d’une naïveté confondante. Beaucoup regrettent que le décès prématuré de Murnau l’ait empêché d’ajouter sa pierre à l’édifice du cinéma parlant. Pourtant, le cinéma muet, et le cinéma tout court lui doivent tant ! Malgré son mutisme justement et l’utilisation parcimonieuse d’intertitres, l’Aurore s’exprime librement par l’image, par la puissance de la suggestion et par le langage visuel d’un auteur visionnaire. Utilisant pour la première fois une synchronisation en temps réel de la musique et des sons avec l’image, Murnau va surtout démultiplier aussi bien les prouesses techniques que formelles.

Pour mieux souligner l’universalité de son sujet, Murnau s’attache à l’anonymat de chaque protagoniste, John Doe et Jane Doe avant l’heure, avant Capra. Le temps d’une journée balayée justement par l’aurore mais également par les cloches d’un village perdu, tout sera consommé, le péché véniel originel et le fruit de la rédemption. Comment ne pas penser à un amalgame biblique dans ce ménage à trois où Adam, fautif et violent se retrouve condamné à choisir entre son épouse, Eve encore innocente, ingénue et une Lilith de la ville, l’éloignant de son morne quotidien, incarnant aussi bien le plaisir de la chair que la nouveauté citadine. Dès l’introduction, Murnau laisse chanter l’appel des sirènes d’une autre vie, celle de la ville, par les sons supposés émis par les bateaux à quai et les trains se fondant rapidement dans le paysage.

Tout est place pour inviter le spectateur à passer à toute sorte d’émotions, le rire, les larmes, l’effroi. Le style de Murnau tantôt gothique, tantôt comique, toujours touchant fait mouche à chaque scène. Du complot larvé dans une nuit lunaire, au passage d’un homme s’épanchant tel Nosferatu sur sa femme allongée, le film s’élance dans une action proprement cinématographique qui ne cesse jamais sans lassitude ni excès. Puisque toute conséquence à une cause, Murnau lie chaque événement par l’image dans un fondu enchaîné jamais décousu toujours logique appuyé par un cut impressionnant et une construction de l’espace d’une minutie à couper le souffle. De l’étroitesse de la maison de campagne ou d’une barque à l’immensité urbaine, rien n’est laissé au hasard. Chaque décor s’accorde avec les protagonistes, à raison, sans fioritures, intelligemment. Comme durant ses grandes heures allemandes, Murnau se joue également des ombres et de la lumière, suggérant encore mieux les sentiments et l’attitude que des intertitres ostentatoires. Comment ne pas être touché par cette femme baignant dans la lumière virginale encline malgré tour à sauver ce paysan rongé par la culpabilité, tête baissée, toujours dans l’ombre.

En outre, le réalisateur prend un malin plaisir à user de ce rythme aventureux pour  faire sourdre à des moments inattendus accès de rage, élans de tendresse ou éclairs hilares toujours au service de ce rapport cause-conséquence si simple de prime abord, mais finalement jamais aussi bien maîtrisé que dans le long-métrage. Les nuits se succèdent, le crépuscule et l’aurore ne sont là que pour sauver un amant perdu abîmé par le remord, celle qu’il aime blessée par le poids du passé et peut être pour délester un cinéaste d’une différence qu’il ne pouvait plus supporter. Il est indéniable qu’au fur et à mesure du long-métrage, Murnau invente ce que devrait être le cinéma.

Certains se demandent encore pourquoi l’Aurore fait l’unanimité parmi les classements des films marquants de l’Histoire du cinéma. Si un acteur majeur d’un domaine se doit d’être en avance sur son époque, Murnau symbolisait comme personne ce principe et plus encore ; quant à l’Aurore, elle incarne la quintessence des œuvres intemporelles qui ont façonné le septième art. Au-delà de la perception du temps et de l’image, de la précision de la mise en scène, le chef-d’œuvre de Murnau écrit un langage émotionnel que tous les plus grands reprirent derrière lui. Le rendant à tout jamais immortel…

Film américain de F.W Murnau avec George O’Brien, Janet Gaynor, Margaret Livingstone. Durée 1h37. 1928

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre