Pinochet, l’insignifiance dangereuse

Un spécialiste de l’Amérique latine

 

Ancien grand reporter à Libération puis à L’express, Michel Faure a publié de nombreux ouvrages dont un portant sur des entretiens avec Georges Duby, An 1000 an 2000 (Textuel, 1997), L’Espagne de Juan Carlos, pays prospère, nation fragile (Perrin, 2008) et une Histoire du Brésil (Perrin, 2016). Il s’est aussi signalé par son engagement libéral, au sein du parti libéral-démocrate puis du parti européen ALDE. Perrin vient de sortir sa biographie du général Pinochet, dictateur du Chili de 1973 à 1990.

 

Un homme quelconque

 

Michel Faure nous retrace tout d’abord l’histoire d’un homme sans aspérités, plutôt quelconque, issu d’une famille d’origine française (on en trouve beaucoup au Chili). Issu d’une famille qu’on qualifierait de petite-bourgeoise, Augusto Pinochet choisit la carrière militaire et devient officier dans l’armée de terre. Il se marie avec une jeune femme, Lucia Hiriart Rodriguez et fonde une famille. Lors d’une affectation en Equateur, il tombe amoureux d’une femme dénommée Piedad. Il rentre au Chili, toujours tenu comme un officier un peu terne et partisan de la doctrine dite « prussienne » : pas d’ingérence militaire dans la politique. Mais voilà, l’unité populaire d’Allende progresse et en 1970, le voici au pouvoir…

 

La chance

 

On ne reviendra pas ici sur le parcours d’Allende ou son bilan politique (de toute façon, le coup d’état a interrompu le processus démocratique). Notons que, longtemps, Pinochet est resté dans la position du militaire apolitique, suivant les consignes du général Carlos Prats. Ensuite, il n’est pas associé aux préparatifs du coup d’état et est prévenu à la toute fin. Cela ne l’empêche de s’y rallier après pas mal d’hésitations (l’animal est prudent) et de souhaiter la mort d’Allende. Très vite, il s’impose à la tête de la junte : le voici dictateur du Chili.

 

Des ambiguïtés

 

Michel Faure ne nous cache rien des tortures et des crimes du régime de Pinochet. Le bilan est en effet accablant. Il est assez synthétique mais très clair sur l’opération Condor ou l’assassinat de l’ancien ministre Orlando Letellier. On le sent gêné par contre lorsqu’il explique l’arrivée des Chicago boys au Chili, partisans d’un libéralisme économique dérégulé et prêts à expérimenter leur doctrine en rangeant leur libéralisme politique au placard. Sauf que ce n’est pas la première fois ! des économistes libéraux ont travaillé avec Napoléon III dont le régime était né d’un coup d’état, bien moins sanglant il est vrai. Et on les retrouve dans d’autres pays d’Amérique latine. On s’amuse par contre quand on découvre que Pinochet lui-même les a réfrénés à un moment dans leurs grands élans « privatisateurs » …. Les récentes manifestations au Chili montrent que la population rejette en tout cas l’héritage néo-libéral de la dictature…

 

Que se serait-il passé sans le coup d’état contre Allende ? Un référendum aurait eu lieu, avec des chances que l’opposition le remporte. Le drame de Pinochet, personnage insignifiant, est d’avoir fait ce coup d’état et d’avoir permis tortures et assassinats d’opposants (sans compter la corruption !) dans ce qui était à l’époque la seule démocratie d’Amérique latine… de cela, sa réputation ne se remettra jamais.

 

 

 

 

Sylvain Bonnet

 

Michel Faure, Pinochet, Perrin, janvier 2020, 384 pages, 24 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.