Uncut Gems

La couleur de l’argent

Propriétaire d’une boutique d’articles de luxe, Howard s’est endetté considérablement. Il compte se remettre à flot avec la vente d’une opale rarissime en provenance d’Ethiopie. Mais le coup en apparence facile ne se déroule pas comme prévu. Les créanciers s’agacent. Et Howard doit courir après le temps pour trouver de l’argent et sauver sa vie…

Après Bong Joon Ho, J.C Chandor,  Martin Scorsese, Noah Baumbach et Fernando Mereilles, les frères Safdie sont les nouveaux réalisateurs passés sous l’étendard Netflix pour leur dernier long-métrage Uncut Gems. Beaucoup d’observateurs craignent la privatisation du cinéma d’auteur, voire la privatisation du cinéma tout court par le biais des canaux de vidéos à la demande. Mais ces mêmes auteurs accusés d’avoir pactisé avec le diable, privés de financement pour certains de leurs projets, ont vu leurs ambitions comblées par le service de streaming qui selon de nombreuses rumeurs laissent libre cours aux désirs créatifs de leurs poulains.

Passé cette polémique, il convient donc de s’attarder sur le dernier bébé des frères Safdie, jeunes cinéastes un peu fous, férus de John Cassavetes et de Martin Scorsese, puisant leur inspiration aussi bien dans les qualités intrinsèques que dans les quelques travers de leurs modèles. Mad Love in New York et Good Times recelaient aussi bien les côtés ostentatoires un poil agaçant de leurs aînés que leur verve culottée.

Une fois de plus, les deux metteurs en scène s’appliquent à exposer une course contre la montre, contre le temps, pour la survie vaine d’un personnage détestable et irascible, en proie à ses addictions, interprété par un Adam Sandler à contre-emploi. L’acteur, oublié depuis quelques années avait déjà fait montre d’un talent certain chez Paul Thomas Anderson dans la comédie oubliée Punch Drunk Love. Ici, il incarne un personnage à la dérive, totalement voué au culte du dieu argent, pitoyable et irritant, inconstant comme peut l’être le cours d’une rencontre de basket ball.

Autour de lui gravitent des parasites doués de la même avidité, de la même virulence, aux désirs jamais totalement assouvis. Les frères Safdie s’amusent alors à retranscrire les vices continus qui hantent New York, avec une ambiance graphique héritée des seventies, transposée dans un passé beaucoup plus récent,nantie d’une image iconoclaste, éblouie par une lumière blafarde ou bleutée selon les circonstances. Ici, la corruption ronge un univers miroitant les facettes d’une opale maudite pour laquelle les hommes mentent, se déchirent et se trahissent à corps et à cris. Chacun s’égosille comme aux plus belles heures de Cassavetes, les mots s’envolent mais les blessures restent. Blessures au sens figuré comme au sens propre. De Scorsese, la fratrie conserve cette violence brute, létale qui surgit ici sans fracas, subitement, quand la raison cesse d’exister, que les masques tombent et que vient sourdre la cruauté la plus abjecte. Pourtant, les Safdie laissent entrevoir une trêve salvatrice, le temps d’un match de basket, d’une confession ou dans l’attente au sein d’un espace confiné. Mais rien ne se passe jamais comme prévu. Au contraire, tout s’écroule inexorablement.

A commencer par l’implosion des micro-communautés, si chère aux cinéastes. Mad Love in New York réfutait le romantisme lié à la drogue et aux junkies, quant à Good Times, le film refusait l’idéalisme d’un malfrat égoïste et de son entourage faussement désintéressé. Dans Uncut Gems, les Safdie peignent un portrait peu flatteur de la communauté juive, pourtant bien loin des reproches stéréotypés, et brisent la sacro-sainte unité familiale qui leur sied d’habitude.

De ce chaos ambiant émerge l’obsession récurrente des deux cinéastes, celle de la spirale autodestructrice qui enchaîne leurs protagonistes à un funeste destin, marque de l’égocentrisme frappant une société en perdition. Chez les frères Safdie, il est toujours question d’un dernier shoot, d’un dernier casse, d’un dernier pari. Puis on retombe dans les excès interdits, innommables, jusqu’à perdre pied. Sofia Coppola parle de briser le cercle de la souffrance. Les Safdie eux entraînent leurs personnages dans un tourbillon effréné au sein duquel l’échec perpétuel personnifie le trophée final d’êtres manquant cruellement de la volonté nécessaire pour se relever.

Uncut Gems s’affirme bien plus qu’une simple fable anticapitaliste rutilante démontrant plus que jamais que l’argent est devenu un mauvais maître au lieu d’être un bon serviteur. Si le temps c’est de l’argent et que chacun s’échine à poursuivre une chimère vide de sens, alors le cinéma lui devient l’objet fantasmé de deux artistes qui cessent de citer pour dévoiler une personnalité fascinante.

 

Film américain de Benny et Josh Safdie avec Adam Sandler, Julia Fox. Durée 2h15. Sortie le 31 janvier 2020 sur Netflix.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre