Von Rundstedt, le bon soldat dévoyé

 

Historien des choses de la guerre

Laurent Schang, journaliste et éditeur, est un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et l’auteur de plusieurs ouvrages traitant des guerres européennes, parmi lesquels Le Bras droit du monde libre (Alexipharmaque, 2019), qui a comme sujet un fusil automatique le FN FAL (!), et Kriegspiel 2014 (le retour aux sources, 2013). Il se penche ici sur une figure finalement oubliée de la Wehrmacht, Von Rundstedt.

Un pur produit de la Prusse

Le premier tiers de la biographie nous permet de découvrir un jeune officier noble, élevé et formé à l’école militaire de la vieille Prusse. Soldat apolitique, Von Rundstedt est monarchiste et fidèle à son kaiser. C’est un technicien de la guerre, maître des tactiques enseignées au début du siècle. Seulement, la Grande guerre fait voler en éclats les doctrines militaires allemandes : le plan Schlieffen échoue, déjoué par des français plutôt dégourdis et la guerre de position dure jusqu’en 1918. Le front ouest devient une gigantesque bataille d’attrition tandis que la guerre de mouvement perdure à l’est, jusqu’à l’effondrement russe de 1917. Fin 1918, après le choc de la défaite, Von Rundstedt choisit de rester dans l’armée et sert la République en maugréant…

Le prussien et son Führer

Conservateur bon teint, le futur maréchal Von Rundstedt ne voit pas les nazis d’un bon œil. Cependant, il obéit à Hindenburg et ne bronche pas quand Hitler prend le pouvoir. Il est ravi de voir ces plébéiens de SA massacrés lors de la nuit des longs couteaux et prête serment à Hitler. Il est heureux de voir le budget de l’armée augmenter, le service militaire obligatoire restauré. Von Rundstedt redoute pourtant la réaction de la France et de la Grande-Bretagne lors de l’Anschluss mais rien ne se passe. Contacté par certains en 1938 en vue d’un coup d’état, il décline l’invitation des conjurés à se joindre à eux, sans toutefois les dénoncer. En retraite en 1939, il est rappelé au service pour envahir la Pologne. Bon commandant, il montre cependant ses limites. Il bride ses subordonnés plus offensifs, ne voit dans les chars qu’un appoint à l’infanterie. Chef prestigieux mais limité, il montre ses limites en France en mai-juin 1940 face à des généraux comme Guderian ou Rommel.

Et il obéit jusqu’au bout…

Stratège surestimé, Von Rundstedt apparaît ici comme un homme d’honneur, qui en impose par son âge et sa gravité. En Russie, même si son groupe d’armée enregistre des bons résultats, il ne réussit pas à détruire les armées soviétiques, n’engrangeant que des succès tactiques. Il manque de mordant, est trop pessimiste… laisse massacre les populations juives. Le maréchal claque des talons et obéit, messieurs dames. Limogé et envoyé en France occupée, il se morfond un peu. L’année 1943 le voit préparer la défense face au futur débarquement mais son Führer, très taquin, lui met Rommel dans les pattes. En 1944, Von Rundstedt n’est qu’un simple exécutant, comme dans les Ardennes. Il sait que tout est fichu mais en homme de devoir… En lisant Laurent Schang, on comprend que la figure de Von Rundstedt, admiré même par les alliés pendant la guerre, est un mythe. L’homme n’a aucun génie et son caractère et sa formation l’ont réduit à un rôle de fonctionnaire militaire, pas à celui d’un capitaine génial (Rommel, Model et Manstein méritent ce titre). Fermez le ban…

 

Sylvain Bonnet

Laurent Schang, Von Rundstedt le maréchal oublié, Perrin, février 2020, 400 pages, 24 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.