Memories of murder

Les démons à ma porte

Corée du Sud. 1986. Une jeune femme est retrouvée assassinée en pleine campagne. C’est le début d’une série de meurtres atroces. Un policier local bourru et un autre, détaché spécialement de Séoul pour l’occasion mènent alors l’enquête. Un voyage aux confins des ténèbres débute.

« Un flic devrait savoir se battre ! Un flic devrait d’abord savoir reconnaître un suspect… » Tel est le premier échange brûlant entre Park et Seo, deux flics que tout oppose, contraints de collaborer pour endiguer une série de crimes atroces. Le pitch aux airs de déjà-vu a de quoi refroidir en cette année 2004. Surtout que la précédente décennie a offert au public Le silence des agneaux et Seven, larges succès populaires et critiques autour de la chasse au tueur en série par des duos improbables. Pourtant, deux heures dix plus tard et la vision de Memories of Murder, le spectateur prend aussi bien conscience que le long-métrage n’a rien à envier à ses illustres aînés mais qu’il vient également d’assister à la naissance d’un des auteurs majeurs du début du second millénaire.

S’il est mondialement connu grâce aussi bien à la réussite au box-office qu’à la pluie de récompenses (Oscars et Palme d’Or) de Parasite, Bong-Joon Ho incarnait le jeunot prometteur en cette année 2004 après une première réalisation, le sympathique Barking dog quatre ans auparavant. Mais cette tentative ne laissait en rien présager du choc à venir et ce Memories of Murder, pierre fondatrice d’une des filmographies les plus éclectiques et les plus riches de ces vingt dernières années.

S’inspirant d’une vague de meurtres ignominieux qui ont choqué le pays entre 1986 et 1991 (l’équivalent sud-coréen de celle perpétrée par le fameux tueur du Zodiac américain), Memories of Murder prend le risque de s’attaquer à un sujet encore sulfureux, quitte à réveiller certaines blessures, alors que le tueur n’a toujours pas été retrouvé et que la prescription pour ses crimes n’était pas encore entérinée.

Si l’enquête prétexte au long-métrage devait constituer la principale préoccupation du réalisateur, ce dernier s’éloigne très rapidement des standards du genre pour se concentrer sur des points tout aussi douloureux que les événements relatés. En se servant d’un genre précis, Bong-Joon Ho va s’efforcer de parler d’autre chose et jeter un regard extérieur au postulat de base, quitte à manipuler les codes attendus. Marque de fabrique de Wellman, Cimino ou Kubrick, cette méthode périlleuse va devenir la spécialité du sud-coréen.

Dans cette optique, il va entrelacer habilement les dessous de l’investigation et le destin de son pays natal, de telle sorte qu’enjeux microcosmiques et macrocosmiques ne fassent plus qu’un. Les attitudes, les revirements et les modes de vie de chaque protagoniste soulignent aussi bien le caractère tragique prépondérant de l’œuvre, ses aspects absurdes, mais également l’entropie qui frappe un pays, alors en pleine mutation.

1986 n’est point une année anodine dans l’histoire coréenne. C’est l’aube d’une ère nouvelle prochaine pour la Corée du Sud, organisatrice des prochains Jeux Olympiques d’été. Le pays connaît un fort mouvement contestataire, une odeur de révolution se fait sentir. Le joug militaire maintient le pays d’une main de fer. Dans cette atmosphère sulfureuse, Bong Joon Ho plonge ses personnages au cœur de l’enfer où les monstres sont aussi bien l’assassin invisible que les rouages inhumains d’un système oppressant. S’il filme les champs de la province de Hwaseong avec poésie, c’est pour mieux montrer hors-champs le contrastes entre une Séoul si lointaine symbolisée par Seo et une administration locale proche de l’anarchie.

En effet, très vite ce polar à l’esthétique poisseuse se transforme en farce sinistre, l’absurde l’emporte sur la raison, et les rouages grippés ou corrompus de la machine judiciaire freinent l’arrestation d’un réel coupable. Au delà des violences policières, Ho présente une mécanique d’un autre âge allant à contre-courant de l’évolution désirée par la communauté. Ainsi, la superstition et les préjugés prennent le pas sur le bon sens et la déduction tandis que la torture vient rappeler que chacun peut devenir un monstre dès qu’il en a l’opportunité. Park appartient à cette génération blasée ; il laisse son coéquipier malmener les prisonniers, enferme des innocents, se base sur des rituels chamaniques ou se fie à sa pseudo perception infaillible pour déloger les coupables. A cet effet, Ho laisse place à la suggestion quant à l’efficacité de ce procédé, refusant de donner le verdict la première fois que Park en use dans le commissariat.

En outre, le cinéaste fait preuve de virtuosité quand il s’échine à relater toute cette absurdité dans un plan séquence tourné au steadycam, scène dans laquelle l’étude de la scène de crime vire au ballet burlesque.

Les chances de salut pour les uns et les autres s’amenuisent au fur et à mesure, tandis que les rares innocents se font massacrer au sens propre ou au sens figuré, et que les plus vertueux renient leur chère morale. Les fins tragiques se multiplient, et Ho crucifie aussi bien le simple d’esprit que le seul policier intègre. Tous sont broyés dans l’effroyable machine infernale qu’est la société coréenne. Si la scène dans laquelle Seo pointe son arme sur un suspect ressemble trait pour trait à la conclusion de Seven, Ho y voit une signification différente, voulant démontrer que la rédemption n’est possible qu’après un lent changement. Lorsque Park et Seo contemplent le suspect s’éloigner dans un tunnel sans fin, on comprend que ce fameux changement est encore long pour eux…comme pour le pays.

Pourtant ce changement attendu esquissé dans l’épilogue clôturera l’absurdité du récit, montrant que le mal revêt un visage ordinaire, que le souvenir des pêchés du passé hante encore les coupables d’antan.

Avant cela la punition divine imaginée par Ho et qui sera un de ses thèmes de prédilection à l’avenir aura frappé. Ironie du sort, le policier qui violentait les prisonniers à l’aide de coups de pied verra sa jambe amputée…

A sa sortie, malgré d’excellents retours, il était délicat d’imaginer l’importance qu’allait prendre Memories of murder au fil des ans. Plus qu’un film culte ou sous-évalué, première matrice d’une filmographie désormais foisonnante, Memories of Murder s’inscrit non pas dans la grande lignée des œuvres sur les tueurs en série inaugurée par Psychose, mais plutôt dans celles réflexives aussi bien sur la signifiance d’un art que sur son ouverture sur le monde. Un film rare et précieux en somme.

 

Film sud-coréen de Bong-Joon Ho avec  Song Kang-Ho, Kim Sang-Kyung, Hie Bong-Byeon.  Durée 2h10. 2004

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre