La guerre de succession d’Espagne, un conflit méconnu et fondateur

Un spécialiste de la guerre durant l’époque moderne

 

Actuellement directeur de l’université de Paris-Sorbonne, Clément Oury est un ancien élève d’Olivier Chaline, son directeur de thèse, et a centré ses travaux autour de la guerre et de la société militaire. On lui doit des articles dans la revue historique des armées ou des recueils universitaires. La guerre de succession d’Espagne, tiré en partie de sa thèse, constitue son premier ouvrage d’importance, publié par les éditions Tallandier.

 

Une guerre européenne

 

Avec ce livre, on redécouvre un conflit dont les origines sont dynastiques : qui succédera à Charles II, dernier Habsbourg d’Espagne incapable vu ses tares d’engendrer une descendance. Si l’Espagne n’est plus la puissance dominante qu’elle a été, ses possessions en Europe (Belgique, Royaume de Naples) et aux Amériques aiguisent les appétits. France et Angleterre, Pays-Bas et Autriche, malgré des conflits violents (comme lors de la guerre de la ligue d’Augsbourg), négocient en secret pour se partager les dépouilles. Mais voilà, Charles II désigne comme héritier son petit neveu, Philippe d’Anjou, petit-fils de Louis XIV, comme successeur. Les maladresses de son grand-père, qui s’est aliéné de toutes façons les cours européennes depuis longtemps à cause de sa politique annexionniste, achèvent de dresser l’Europe contre la France et l’Espagne.

 

Une infériorité française ?

 

Avec beaucoup d’acuité, Clément Oury pose des questions iconoclastes. L’armée française souffrait-t-elle par exemple de retard technologique ? Elle attache moins d’importance au feu que son homologue anglaise et privilégiant les baïonnettes. Elle souffre aussi d’un commandement moins brillant : Turenne et Luxembourg n’ont pas été remplacés, Marlborough et le prince Eugène font preuve d’un plus grand talent. Reste qu’on n’est pas dans une guerre de mouvement, plus dans une série de marches et de contre-marches, marqués par des sièges importants comme celui de Lille. De plus, à la fin, c’est Villars qui l’emporte à Denain et accélère les négociations de paix.

 

 

Répercussions géopolitiques

 

Au sortit de la guerre, l’Espagne aura bien un roi Bourbon en la personne de Philippe V mais la Belgique passe sous domination autrichienne. Surtout, avec cette guerre, Clément Oury remarque en conclusion qu’il en est fini de la prépondérance française : outre-mer, la Grande-Bretagne a gagné définitivement sa supériorité navale et a supplanté commercialement la Hollande. Elle a aussi gagné la baie d’Hudson. On pourrait nuancer ce propos car la France reste la puissance terrestre la plus considérable et sera capable de gagner, après bien des difficultés (je renvoie aux travaux de Fadi El Hage), la guerre de succession d’Autriche. C’est la guerre de sept ans qui marquera un tournant décisif en faveur de la Grande-Bretagne : reconnaissons que les graines de la victoire britannique avaient été semées durant la guerre de succession d’Espagne. Très bon ouvrage sur un conflit gravement méconnu du public des amateurs.

 

 

Sylvain Bonnet

 

Clément Oury, La guerre de succession d’Espagne, Tallandier, mars 2020, 528 pages, 25,90 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.