La nuit du chasseur

Délivrez nous du mal

 

Prêcheur mystérieux, Harry Powell est incarcéré pour vol de voiture. Il partage alors sa cellule avec Ben Harper, condamné à la pendaison pour meurtre et suspecté d’avoir dissimulé un fabuleux magot. Après sa libération, Harry Powell s’en va à la rencontre de la veuve Harper et de ses deux enfants, dans l’espoir de retrouver l’argent. Peu de temps après et de nouveaux événements tragiques, Powell va se mettre à traquer les enfants sans relâche, seuls détenteurs du secret funeste de leur père.

Certains artistes sont reconnus pour une seule œuvre ; ce constat amer s’avère vrai également pour le cinéma, nombre de réalisateurs à la filmographie prolifique ne connaissent une véritable réussite pour un seul long-métrage. Mais que dire de ceux qui s’essaient à l’exercice périlleux de la mise en scène à une unique occasion ? Certains s’en sortent grandis. Mais aucun n’a signé un chef-d’œuvre à la hauteur de la Nuit d’un chasseur, fruit du rêve éveillé de Charles Laughton.

Lorsqu’il entreprend le tournage de La nuit du chasseur, la carrière d’acteur de Charles Laughton connaît un second souffle au cinéma après un passé brillant sur les planches. Admiratif du travail de Griffith et du cinéma allemand des années vingt, Laughton va quérir les droits du roman de Davis Grubb sorti un an plus tôt afin de conjuguer l’esthétisme qui lui est cher à cette inquiétante histoire de croque-mitaine. S’entourant d’une équipe qu’il acquiert fidèle à sa cause, il opte pour le rôle principal pour le choix de Robert Mitchum bien qu’il ait envisagé au départ d’interpréter lui-même le rôle titre. Si, comme le Vertigo d’Hitchcock, La nuit du chasseur n’eut pas le succès escompté en termes d’entrées et reçu des critiques mitigées, le long-métrage fut largement réévalué trente ans plus tard et appartient aujourd’hui au cercle très fermé des films les plus importants de l’Histoire du cinéma. S’il est difficile de concevoir maintenant l’échec au box office de La nuit du chasseur, il convient cependant de contextualiser  le rejet du public au regard d’un objet inclassable, en contradiction avec son temps. La simplicité de façade du scénario allait à l’encontre d’une mise en scène léchée mais très fortement marquée par un courant expressionniste qui n’avait alors plus les faveurs des spectateurs.

Pourtant dès le départ, Laughton annonce la couleur ; en revêtant les traits d’une assertion classique sur la lutte entre le bien et le mal, La nuit du chasseur allait user de ce propos aussi bien pour dresser une critique acerbe d’une société puritaine que dessiner les contours d’un monde onirique porté par la fuite en avant de deux jeunes enfants. Puisant son inspiration graphique autant chez Griffith que chez Murnau, Laughton allait entreprendre un délicat exercice de style, téméraire quitte à se brûler les ailes. Le temps donnera raison à son ambition.

Les paroles de Rachel Cooper qui ouvrent le long-métrage mettent d’emblée en place le dispositif narratif voulu par Laughton. Sous des atours poétiques et empreinte d’un ton solennel, l’histoire se transforme petit à petit en fable universelle, conte moderne pour adultes teintée d’une noirceur et d’un cynisme inattendus, jouant sans cesse avec la lumière et les ombres pour représenter le combat millénaire en cours.  Comme tout conte, La nuit du chasseur recèle en son sein, une morale cachée, certes classique à l’arrivée mais bien en dehors des ressorts religieux brandis par la plupart des protagonistes du récit. Centré autour d’un apôtre du mal, le film de Charles Laughton dépeint un faux révérend qui dissimule ses crimes par des paroles enjôleuses et charismatiques. Auprès d’un auditoire qui n’a que pour seul repère moral la bible, Powell s’érige en seul détenteur de la vérité et porteur de la loi reconnue par tous, celle de Dieu et non celle des hommes. Fait qui se retournera contre lui lors du jugement final…

Pourtant, entre-temps, le caractère obsessionnel religieux qui dicte les comportements des uns et des autres, conduira chacun à sa perte. Willa sera poussée malgré elle dans les bras de Powell, puis sous sa férule et celle prétendue de Dieu, elle reniera la parole de ses enfants, alors que Billy cachera l’horrible vérité à tous…sauf encore à la tutelle divine qui l’oriente vers le choix le moins judicieux. Malgré ce portrait acidulé voire amer de l’Amérique profonde, bigote à en devenir idiote, Laughton refuse de cesser de croire, plaçant sa foi dans l’interprétation et la bonté inhérente d’une vraie dévote. La passe d’armes chantée entre Powell et Rachel Cooper constitue le sommet du film, véritable face à face miroir entre le bien et le mal, chacun usant des mêmes paroles pour triompher.

Ce point culminant, Laughton le façonne peu à peu, construisant son espace intelligemment, rapprochant le danger des enfants inéluctablement. Le long-métrage prend alors des aspects liturgiques et se déroule aussi bien comme un conte macabre que comme une messe noire, rythmé par les chants lugubres de Powell et ceux de désespoir de la jeune Pearl. La descente  de la rivière en radeau par John et Pearl dans l’espoir de trouver un refuge trouve écho dans celle de Moïse, relatée plus tard par Rachel ; scène filmée avec la poésie des expressionnistes allemands. Ici, tout n’est finalement que prophétie visuelle et sonore, chaque mot et image résonnent dans la scène suivante comme une évidence larvée depuis le début.

Dans un rite funèbre imaginé par ses auteurs, La nuit du chasseur niche en son sein des spectres, aussi bien ombres menaçantes que fantômes du passé. Ben Harper incarne le fantôme originel, celui par qui le péché est arrivé, et qui condamne sa femme à mourir des mains d’un monstre tandis que sa descendance doit assumer le poids de sa culpabilité…jusqu’à la fin. Quand à Powell, il symbolise l’Antéchrist, faux sauveur  et criminel diabolique dont les apparitions dans la pénombre rappellent le Nosferatu de Murnau. Lorsqu’il finit par chevaucher la monture qu’il vient de dérober à sa malheureuse victime, il devient cavalier de l’apocalypse prêt à frapper les quelques innocents restants. Mitchum interprète à merveille ce personnage trouble, impuissant sans doute sexuellement, ancêtre de Norman Bates et des futurs tueurs en série, au regard inquiétant, au charme vénéneux. Ce même regard qui se dérobe subtilement, des accès de violence subite ou un phrasé poli sont autant d’éléments suggérés et surtout retranscrits impeccablement par Mitchum, qui font d’Harry Powell un visage du mal inoubliable.

Ne restent alors que deux enfants s’attelant à une promesse mortelle, perdant leur innocence dans un voyage initiatique, pourchassés par un serviteur de l’enfer vêtu de l’habit de la dignité et de l’honneur. Quand la fin approche, ne subsiste alors qu’une seule vérité, celle prônée par des hommes et des femmes encore attachés à des vertus terrestres, et une seule morale celle de la compassion. Et pour le spectateur, s’ancrera un souvenir indélébile, celui d’un mythe éternel porté par une œuvre personnifiant rien de moins que la quintessence du classicisme hollywoodien.

Film américain de Charles Laughton avec Robert Mitchum, Shelley Winters, Lillian Gish. Durée 1h33. 1955.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre