L’adieu aux armes

Guerre et paix

1917. Italie du Nord. Américain expatrié en Italie pour ses études, Frédéric Henri s’est engagé comme officier ambulancier dans l’armée. Fêtard invétéré, il va faire la connaissance de Catherine, jeune infirmière anglaise dont le fiancé vient de mourir sur le front. Ils entament alors une liaison rendue impossible par la guerre. Et pourtant…

Le film s’ouvre sur l’image d’un soldat étendu dans la lumière alors que des camions se pressent vers la ville. Il est difficile de ne pas être frappé par la douce quiétude de cet homme allongé, bercé par les lueurs de l’aube tel Le dormeur du val de Rimbaud. A l’image du personnage décrit par les vers du poète français, impossible de dire si le fantassin a trouvé un repos temporaire ou éternel. Le temps a t’il suspendu son vol pour ce malheureux comme il le fera pour les deux protagonistes, courts moments d’une folle et intense romance ?

Frank Borzage appartient à la caste des cinéastes majeurs de l’Histoire du cinéma injustement oubliés par un large public. Comme Stroheim,  Borzage a marqué le septième art alors qu’il a été mis au ban d’Hollywood après en avoir atteint les sommets. D’abord acteur (il multiplia les rôles pendant plus de dix ans), Borzage s’est tourné vers la mise en scène au milieu des années mille-neuf cent dix, pour devenir l’auteur phare de la Fox aux côtés d’un certain Friedrich Murnau. Grand admirateur du réalisateur allemand, Borzage va puiser son esthétisme et son inspiration chez le metteur en scène de l’Aurore. Il engage d’ailleurs l’actrice du chef-d’œuvre de Murnau, pour son premier mélodrame majeur, l’Heure suprême, film qui sera couronné d’un oscar la même année. Les observateurs et professionnels de l’époque n’ont plus aucun doute et font de Borzage l’un des grands du moment sur la scène américaine aux côtés des John Ford ou Charlie Chaplin.

Lorsqu’il entreprend le tournage de l’Adieu aux armes, Borzage s’incombe la lourde tâche d’adapter un roman d’Ernest Hemingway pour la première fois à l’écran. I faut noter qu’à la base, L’adieu aux armes est constitué d’une série de cinq romans, considérée encore de nos jours comme l’une des œuvres majeures de la littérature américaine, récit en partie autobiographique d’un écrivain, qui dépeint avec cynisme et amertume un conflit absurde (dont certaines interrogations seront reprises par le futur pamphlet Les Sentiers de la gloire).

Or, la courte durée du long-métrage (une heure vingt cinq) pour résumer un récit dense et dantesque a de quoi interloquer. Pourtant, Borzage va réaliser un véritable de force dans cette adaptation, refusant la transposition mot pour mot, éludant certains éléments clés pour se concentrer sur l’aspect mélodramatique, et pour se recentrer sur une temporalité de l’intime.

La temporalité du long-métrage réside dans un concept d’une limpidité déconcertante tout en bouleversant les attentes du spectateur. Certains codes mélodramatiques classiques vont à  l’encontre des clichés bien établis : ici la guerre réunit les deux amants au lieu de les séparer alors que la paix mettra un terme à leur relation. La nuit devient symbole de réconfort tandis que la pluie synonyme usuellement de retrouvailles annonce généralement un futur déchirement. Tout va très vite, les protagonistes appliquent le Carpe diem pour ne pas regretter, délaissant leurs rêves au profit d’une réalité bien plus cruelle. Séduction, première fois et mariage n’auront rien du romantisme espéré laissant place à une situation bien plus cynique, à l’image des chambres miteuses qui remplacent la chaleur du foyer traditionnel. Catherine et Frédéric préféreront vivre dans le déni jusqu’au bout, le mensonge si souvent cause de rupture devient paradoxalement le ciment du couple. Dans cette ambiance de fin du monde, on assiste à la fin des conventions et des chimères, les illusions d’une jeune femme s’envolent et l’héroïsme de conflit si souvent montré en exemple cède face à l’ironie émanant de situations ubuesques. Frédéric est blessé non pas en montrant sa vaillance mais en mangeant du fromage puis désertera le combat pour rejoindre celle qu’il aime. Surtout, il s’éloigne de la bataille au fur et à mesure qu’elle se rapproche pour les siens. En cela, il n’est pas très différent d’un certain Barry Lyndon.

Si  le conflit dramatique qui se joue en arrière-plan ne semble pas intéresser le réalisateur pendant une grande partie du long-métrage, la fuite de Frédéric offrira l’occasion à Borzage d’en exhumer toute la quintessence tragique. Le cinéaste réfute à exposer un combat homérique, s’attachant plutôt au repli miséreux des blessés ou des civils laissés-pour-compte, aux lâches bombardements, ne laissant que des cadavres et des tombes abondantes. Au cœur du fatras, Borzage récite un long récital funèbre, se rappelant au bon souvenir du cinéma muet, laissant place à la suggestion des hurlements de désespoir et des sourdes explosions.

Ne subsiste alors qu’une passion innocente, sublimée par la caméra de Frank Borzage. Si l’on peut reprocher à l’homme les effusions en apparence sirupeuses, on ne peut en revanche point lui enlever sa maîtrise pour transcender les expressions lyriques, soulignées par un jeu d’ombre et de lumières que ne renierait pas Murnau. En outre, Borzage excelle également dans l’art de la mise en situation. La rencontre entre les deux futurs amants s’effectue lors d’un échange succinct, marqué par la différence entre deux mondes celui ici des hommes et des femmes, forcés à collaborer mais ne devant jamais s’aimer. La rudesse de Frédéric contraste avec la mélancolie de Catherine. Lorsqu’ils s’apprivoisent, Borzage use d’un comique de situation sibyllin, au cours d’une scène durant laquelle Catherine s’éprend  d’un homme qu’elle vient de gifler, tandis que lui par orgueil, rétorque qu’il va bien se caressant la joue marquée au même moment. Un moment mélangeant comédie et amertume, tout en nuance comme le reste du film.

Puis quand vient le moment de conclure pour Borzage, son affection pour Murnau rejaillit aux premières lueurs de l’aube, mortelles pour son actrice telle Nosferatu. Ici les rôles sont inversés. Celui qui s’épanche sur sa bien-aimée survivra, y compris à cette histoire d’amour maudite. L’ombre du maître allemand plane furieusement sur le long-métrage, tandis que Borzage s’affirme comme un digne disciple.

Réussite sur le fond et sur la forme dans la lignée des œuvres précédentes de son auteur (en particulier l’Heure suprême), L’adieu aux armes à défaut de respecter totalement son matériau d’origine se drape du classicisme flamboyant des grandes heures hollywoodiennes et de la puissance émotionnelle de l’expressionnisme allemand. Borzage s’affirmait définitivement comme le maître incontesté du mélodrame ouvrant la porte si ce n’est sur la forme mais du moins sur le fond aux futurs travaux de Douglas Sirk.

 

Film américain de Frank Borzage avec Gary Cooper, Helen Hayes, Adolphe Menjou. 1932. Durée 1h25.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre