Rashomon

La vérité est ailleurs

Kyoto, an 750. La ville en proie à l’anarchie, ravagée par les guerres successives et les périodes de famine se trouve au bord du gouffre. Trois hommes se protègent de la pluie sous le portique d’un temple, la porte des démons ou Rashômon. Un bonze, un bûcheron et un passant. Les deux premiers reviennent de témoigner lors d’un procès pour meurtre et pour viol. Les victimes, un samouraï et son épouse. Le coupable tout désigné, Tajomaru, célèbre brigand de grand chemin. Pourtant, les différents récits sur le déroulement des événements divergent…La vérité est ailleurs !

Peu de films ont suscité un tel enthousiasme chez bon nombre de cinéastes, voire des vocations, que Rashômon. De la Nouvelle vague Française à Inarritù, le long-métrage d’Akira Kurosawa a fasciné par le passé et fascine toujours autant les nouvelles générations au point qu’elles en copient à l’occasion la narration point par point. Ainsi John Mac Tiernan avec Basic et Zhang Yimou avec Hero ont tenté l’expérience avec un certain succès. Tout comme Citizen Kane dix ans auparavant, Rashômon changea radicalement la façon de conter une histoire à l’écran. L’audace de Kurosawa fut récompensée par le Lion d’or vénitien et l’Oscar du meilleur film étranger. Le début de la reconnaissance de son talent mais également du cinéma nippon à l’international.

L’austérité des premières images, le cadrage sec présentent une atmosphère de fin du monde, plongeant le spectateur dans une Kyoto exsangue ravagée par la folie des hommes, gangrénée par la misère et la désolation. Ce spectacle à l’époque faisait écho à celui très récent d’un Japon agonisant après sa défaite lors de la Seconde Guerre Mondiale. L’infamie à même de faire fuir les démons, celle dont parlent à juste titre les trois conteurs, devient l’apanage d’une espèce et non d’une époque. Kurosawa ne critique pas seulement le péché présent ou passé, mais son universalité. Lui l’humaniste invétéré, si bien représenté par le personnage du bonze, dresse un portrait cynique, clinique d’une société en déliquescence. Au point que justice ne peut être faite puisque ceux qui doivent la faire appliquer acceptent le travestissement de la vérité. Kevin Spacey se plait à dire dans Minuit dans le jardin du bien et du mal que l’art comme la vérité se trouve dans le regard de l’observateur. Assertion à même de comprendre et de souligner l’importance de Rashômon, tant les variations de ton ou l’attachement à  l’infime détail bouleverse considérablement la nature et l’exactitude des faits. Ici, le regard justement du témoin influent manifestement sur sa capacité à relater justement les faits avec exactitude. Kurosawa s’interroge alors sur ce qui lie profondément le septième art et le concept de la vérité à savoir comment le point de vue de celui qui narre les faits impacte la retranscription d’un récit, son exactitude mais également les émotions de ceux qui l’écoutent.

Point de départ d’une histoire de mœurs ordinaire, la rencontre sordide puis morbide entre un samouraï, son épouse et un truand notoire aboutit à une agression ignominieuse et à un meurtre. Un tribunal suggéré hors champ comme pour le placer au dessus des hommes auditionne coupable avéré, victime éplorée, spectre d’outre-tombe et témoins occasionnels. Un crime évident, atroce se conjugue à un autre aux contours  beaucoup plus vagues. Les récits se confrontent, se distendent, tandis que les orateurs embrouillent spectateurs et auditeurs par les dissemblances de leurs discours. Tout comme Welles ou Preminger, Kurosawa use de flash-back. Cependant, méthode révolutionnaire alors, ces flash-back se concentrent sur des événements aux résultats identiques à l’arrivé mais relatés par des points de vue très différents. Qui croire alors, quelle réalité résistera à la vérité ? Tous empruntent un même chemin, à rebours du sens de la caméra, pour mieux immerger le public dans cette chasse cruciale aux souvenirs. On écoute d’abord le récit épique de Tajomaru. Celui tragique du shaman, porte parole de l’esprit du défunt. Pour finir par celui pathétique du bûcheron. Chacun essaiera de tirer profit d’une situation crasse alors que le constat final demeure : un homme meurt et une femme est violée (ce que Boorman dénotera au détour d’un dialogue dans Queen and Country). Pourtant le seul crime odieux retenu ici est l’assassinat de l’homme dont tous cherchent à déterminer la cause. Le viol de la femme passe au second plan, humain de seconde zone au sein d’un monde qui peinait  à reconnaître ses droits aussi bien en plein du moyen âge que dans le Japon d’après-guerre. Ici, la femme n’incarne qu’objet de désir ou de dégoût, source de conflit pour des hommes sans scrupule, obsédés par leur ego plutôt que par une quelconque conscience.

Une seule issue, oublier pour le bûcheron qui détourne son regard de celui du passant, comme il l’a fait au cours de la tragédie. L’absurde côtoie alors l’anarchie, le mensonge devient roi et l’instinct de préservation seule valeur morale dans cet univers désespéré. On y tue sans vergogne, on pille les cadavres et innocents, on viole, on trompe. Les différentes versions de l’histoire n’existent que pour dissimuler la petitesse de l’Homme et sa propension à se tourner vers le mal…jusqu’à une possible rédemption. Mais Kurosawa n’a rien du nihilisme à venir d’un Peckinpah ou d’un Leone. Dans le fatras de cette tragédie innommable survient comme toujours chez le nippon une once d’espoir. Comme le bonze, le cinéaste désire conserver sa foi en l’homme. Ici, en filmant l’ensemble de façon théâtrale, il délivre une leçon de vie cathartique enrobée des artifices formels de sa narration raffinée.

Plus qu’un exercice de style novateur, au-delà de la révolution qu’il a engendré,  Rashômon séduit aussi bien par la limpidité de son propos que par l’élégance de sa mise en scène. Quand la recherche de la vérité s’efface au profit de la bassesse de l’homme, spectateurs et metteur en scène doivent s’en remettre aux épaules d’un pauvre hère pour reprendre confiance en l’avenir. En cela Rashômon personnifie la fable intemporelle.

Film japonais d’Akira Kurosawa avec Toshirô Mifune, Masayuki Mori, Machiko Kyô. 1952. Durée 1h28

 

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre