Starship Troopers

Full Metal Insect

Terre, vingt-quatrième siècle. Une fédération planétaire a évincé les différents gouvernements instaurant un régime totalitaire. La colonisation d’un monde peuplé par des créatures arachnides va déclencher une guerre sans merci entre les deux peuples. Johnny Rico, jeune recrue de l’armée fédérale, va devoir prouver sa bravoure et défier les monstres qui ont détruit sa ville natale…

Les années quatre vingt-dix ont vu fleurir les films d’invasion extraterrestre, suite au succès au box-office d’Independance Day. Le film patriotique et racoleur de Roland Emmerich fut suivi de Mars Attack, la farce cosmique de Tim Burton qui connut un destin moins glorieux sur le terrain des entrées en salles. En termes de qualité, les deux long-métrages se trouvaient aux antipodes, de même qu’en termes de message, l’un putassier et l’autre ironique. Deux ans après l’essai de Tim Burton, Paul Verhoeven allait définitivement enterrer le genre avec une bombe sociopolitique d’une ampleur comparable à son Robocop plus de dix ans auparavant : Starship Troopers.

Lorsque Verhoeven met en chantier Starship Troopers, il vient d’essuyer un four monumental avec Showgirls, d’autant plus qu’il faut ajouter aux pertes financières, une véritable perte de crédit en raison d’un film jugé vulgaire (même s’il est vrai que le long-métrage est très loin d’être le plus abouti de son auteur). Il choisit alors de porter à l’écran le roman Etoiles, garde à vous de Robert Henlein auteur majeur de science-fiction, en dépit de l’une aura sulfureuse de l’ouvrage, qualifié de militariste et de totalitariste par bon nombre d’observateurs. Mais Verhoeven se moque de ces aspects. Mieux encore, il va en jouer. Il va extraire le substrat grossier fascisant de l’œuvre d’Henlein, en exagérer le trait à l’extrême pour accoucher d’une fable encore plus corrosive que celle de Tim Burton.

Ainsi, son récit va dresser l’hagiographie de faux héros pris dans le tourbillon d’une guerre injuste qu’ils n’auront non seulement de cesse de soutenir mais pire encore de justifier, à l’instar des mots cinglants de Johnny Rico en réponse aux questions d’un journaliste. Verhoeven met ainsi en relief un système inique dont la machine de propagande a depuis bien longtemps broyé l’esprit des citoyens. En se plaçant directement sous leur point de vue, il accroît la dimension glaçante de l’entreprise, si bien que certains se sont interrogés sur l’ambition réelle du réalisateur ainsi que sur une supposée sympathie partagée avec les protagonistes qu’il met en scène. Mais c’est bien mal connaître le réalisateur de Soldier of orange que de lui prêter pareilles accointances. Ici, il réalise un numéro d’équilibriste certes périlleux mais ô combien subtil à l’arrivée. La focalisation interne utilisée pour s’immerger dans cette société immonde permet d’en souligner non seulement le mode de fonctionnement quotidien proche du nôtre par ses structures mais également en quoi les excès passés, présents et futurs ont perverti les valeurs mêmes de la démocratie.

L’ouverture fait office d’introduction éloquente dans la démonstration à venir. Trois scènes vont ainsi esquisser un tableau grinçant, trois scènes au service de ladite propagande évoquée plus tôt. D’abord, on assiste à une série d’annonces publicitaires dont la nature ironique rappelle celles de Robocop. Puis, en pleine bataille, un journaliste s’aventure à filmer les affrontements sanglants entre jeunes soldats et créatures de cauchemar. Une scène qui n’est pas sans rappeler les reportages de la guerre du Vietnam ou du conflit irakien. Fondu enchaîné, un professeur enseigne l’histoire politique mondiale, valorisant l’échec de la démocratie et la victoire du régime totalitaire qui s’ensuivit. Pour chaque étudiant, l’héritage politique qui en découle et qu’ils ont reçu ne peut être contesté de même que les méthodes employées (l’allusion à Hiroshima par Denise Richards devient ici un symbole du mécanisme sociétal qui régit les uns et les autres). Pourtant, sur de nombreux aspects, la société rappelle furieusement la nôtre, les lycéens flirtent, aspirent à une ascension professionnelle, jouent au football. Verhoven use de ce stratagème pour mieux introduire sa réflexion, s’identifier pour mieux rejeter cette mascarade. Très rapidement il ne fait aucun doute que les prétendus héros ne valent guère mieux que les ennemis qu’ils honnissent. Pis encore, ils font figure d’agresseurs, les monstres eux ne cherchent qu’à préserver leur territoire violé par des envahisseurs. Comme à l’accoutumé chez Verhoeven, les monstres sont très souvent les véritables héros d’un univers décadent et perverti auxquels tous adhèrent de plein gré. Ici, la critique se veut encore plus acide puisque le cinéaste reproche à demi-mot les diverses politiques d’agression et d’expansion de par le monde maladroitement justifiées. En suivant plutôt l’action des colons, le réalisateur nargue les conventions et les bonnes mœurs, et accentue le sentiment de malaise voulu en sacralisant les véritables suppôts du mal. Il multiplie alors les clins d’œil que ce soit lors de la formation de ces combattants fantoches ou lors de la mise en avant des affrontements. Au lieu de les porter au pinacle, il s’efforce de débiliter leurs exploits en exacerbant l’oppression haineuse et l’embrigadement d’une jeunesse aveugle. A commencer par le suivi des classes, renvoyant allègrement au Full Metal Jacket de Stanley Kubrick. Ici on accepte tout au nom d’une civilisation fermée, aux valeurs forgées sur le bien fondé commun d’une dictature suggérée en image par l’uniforme et la publicité. Puis vient le temps de la guerre, du carnage, du sacrifice et de l’héroïsation. Johnny chevauche et abat victorieusement l’arthropode gigantesque tel Paul Atréïdes domptant le ver des sables dans le Dune de David Lynch. Quelques minutes auparavant, l’aviation avait incinéré froidement des milliers de créatures, acte faisant écho aux images douloureuses de Coppola. Les destinées funestes ou glorieuses vont s’entremêler de la résistance d’un « Fort Alamo » à la prise triomphale d’un prisonnier exceptionnel. Entre-temps, Verhoeven glace le sang des spectateurs avec l’irruption d’un officier en chemise brune aux funérailles d’une amie tombée ou sur le champ de la victoire. Le sort réservé au prisonnier ne fait alors aucun doute, sa torture incarne l’apogée d’une propagande permanente au service d’une politique décadente.

A sa sortie Starship Troopers divisa peut être à raison spectateurs et observateurs, certains effrayés par le parti pris du cinéaste. Pourtant c’était mal connaître Paul Verhoeven, son œuvre, sa propension à se poser en garde fou violent et provocateur. L’idée de lui attribuer une quelconque sympathie pour ses nocifs belligérants impliquait une méconnaissance de l’homme et de l’artiste. Celui qui prit les armes en faveur des heures de gloire de la résistance hollandaise accouchait du film peut être le plus incompris de cette fin de siècle. En se drapant d’une couche inquiétante de premier degré, Verhoeven signait non seulement la facétie la plus ingénieuse du genre mais accouchait d’un spectacle politique aussi drôle qu’irrévérencieux.

Film américain de Paul Verhoeven avec Casper Van Dien, Dina Meyer, Denise Richards. 1998. Durée 2h15

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre