Certains l’aiment chaud

Etre une femme

Chicago. 1929. Joe et Jerry, deux musiciens au chômage, assistent involontairement à un règlement de compte. Pour échapper aux gangsters responsables du massacre, ils vont intégrer un groupe musical en partance pour la Floride. Seul problème, le groupe n’intègre que des femmes…Ils vont devoir métamorphoser artificiellement physique et comportement pour sauver leur vie. Un millionnaire ne tarde pas à faire la cour à Jerry, tandis que Joe s’éprend de Sugar, la chanteuse du groupe.

Un large public se souvient encore des performances de Dustin Hoffman ou de Robin Williams, travestis en femme le temps de tourner Tootsie pour l’un et Madame Doubtfire pour l’autre. Procédé léger pourtant particulièrement risqué, la métamorphose sexuée au cinéma a une première fois connu une belle réussite sous la houlette de Billy Wilder, cinéaste déjà au sommet de sa gloire, lorsqu’il entreprit le tournage de Certains l’aiment chaud. Adapté d’un film allemand depuis oublié, Certains l’aiment chaud se présente pour la production comme une comédie haute en couleurs dont raffole le public de l’époque, aussi bien sous le charme de Billy Wilder, Franck Capra, Howard Hawks ou encore Blake Edwards. Mais rien ne préparait justement le public au bijou corrosif élaboré par ce même Billy Wilder.

D’emblée, le réalisateur réfute le film en couleurs, pourtant déjà bien installé. Il impose Jack Lemmon au casting aux côtés de la star montante Tony Curtis et de l’emblématique Marylin Monroe. Sous couvert d’un divertissement haut de gamme animé par des vedettes incontournables, Certains l’aiment chaud allait rapidement devenir une véritable comédie de mœurs, aussi bien à même de faire grincer les dents que de faire rire aux larmes.

Mais comment Billy Wilder allait il faire accepter le sort de ses protagonistes à une Amérique puritaine, sans s’attirer l’ire des conservateurs et la réticence du public ? L’homosexualité, le travestissement ne sont point encore ancrés dans les us d’une société peu tolérante au changement. Pour cette raison, comme l’expliquera le cinéaste à ses producteurs, seule une épée de Damoclès pouvait à l’époque pousser deux hommes à se substituer en femmes. C’est pourquoi le long-métrage s’ouvre sur une poursuite implacable entre gangsters et policiers en pleine Prohibition, puis quelques minutes plus tard, un règlement de compte à la violence suggestive mais bien réelle précipitera les deux compères musiciens dans un imbroglio improbable. Le ton donné contraste alors énormément avec les apparats usuels propres à la comédie. Dès lors, Wilder va s’amuser à distiller quelques piques morales sous couvert des bons mots et surtout des situations cocasses engendrées par la nouvelle condition de ses deux infortunés personnages.

Pour mieux ancrer sa satire dans le réel, Wilder choisit d’amplifier les stéréotypes ; les deux musiciens à la masculinité exacerbée, un poil flambeurs, misogynes et séducteurs invétérés vont croiser la route de la blonde vénale écervelée et du millionnaire capable de tout acheter y compris l’amour d’une femme. Très vite, les épreuves endurées passées, présentes ou futures influencent la perception d’une réalité convenue aussi bien pour le spectateur que pour les protagonistes. Joe et Jerry connaissent ainsi les affres et difficultés d’être une femme, la soumission, le harcèlement, la liberté limitée. Sugar affiche une étonnante fragilité, ses intérêts dissimulent une propension à la naïveté, à la souffrance, d’où une addiction inattendue à l’alcool. Quant au millionnaire Osgood, il balaie définitivement les préjugés par ces dernières paroles, « personne n’est parfait » quitte à convoler avec un partenaire inimaginable…surtout pour l’époque. Si la prohibition inhibe une majeure partie de la société, Wilder fait de même avec ses personnages, les piégeant habilement non seulement dans une période trouble mais également parmi les structures éternelles d’une société figée qui peine à évoluer. Le tout est de savoir qui dirige quitte à souffrir pour la petite troupe musicale féminine ou à mourir pour les membres de la mafia. Chacun pour survivre doit reconstruire son espace, même si cela implique des trésors d’imagination, issus de l’esprit fertile du cinéaste. Là fête secrète organisée sur la minuscule couchette de Jerry tient du miracle de la miniaturisation du monde, alors que quelques minutes auparavant, une scène à la portée identique se tenait dans un bar luxueux de Chicago. Si vivre heureux c’est rester caché, l’adage s’avère encore plus vrai lors d’une époque durant laquelle le plaisir est interdit. Chacun doit alors se frayer un chemin sur une route étroite et sinueuse, à l’image du dortoir féminin du train, ou sous une table de banquet. Pour se délivrer d’un carcan insupportable, d’une mère possessive, d’un amour cynique, ou des gangsters assoiffés par votre sang,  la clé relève  du travestissement non pas physique mais de la vérité elle-même. Cette clé narrative devient progressivement le principal ressort comique tandis que le spectateur omniscient découvre peu à peu cet humour planifié, jamais dans l’instinct ni dans l’humeur instantanée d’un Blake Edwards, mais plutôt dans une préparation minutieuse cachée par de faux airs de vaudeville.

Mais Certains l’aiment chaud doit également  sa verve à la présence d’une Marylin Monroe au sommet de son art. Vraie fausse ingénue à l’écran comme à la ville, la comédienne dans le rôle de Sugar insuffle le ton juste à son personnage, tout en jouant avec les clichés, avec son image, bien plus encore que dans Les hommes préfèrent les blondes d’Howard Hawks. Si cette nouvelle collaboration avec Wilder (après Sept ans de réflexion) fut décrite comme parfois délicate, elle n’en incarne pas moins ce que représente le mieux l’icône Marylin Monroe. Glamour, secrète, inaccessible et surtout terriblement seule à l’arrivée. Et son interprétation de I wanna be loved by you est restée ancrée dans toutes les mémoires.

Si bien qu’à l’arrivée, Certains l’aiment chaud impressionne non seulement par son culot, sa véhémence, sa violence héritée des films noirs de son auteur, mais surtout par la fusion parfaite entre une œuvre et sa muse, symbole aussi bien de la starification hollywoodienne que du combat inachevé pour affirmer sa différence et sa liberté.

Film de Billy Wilder avec Tony Curtis, Marilyn Monroe, Jack Lemmon. 1959. Durée 2h01

Articles relatifs :

About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre