Les raisins de la colère

American Nightmare

Après avoir passé quatre ans en prison pour homicide involontaire, John Joad s’en va retrouver les siens dans sa ferme natale. Frappée de plein fouet par la crise économique, sa famille est alors contrainte à l’exode vers la Californie. Alors que tous espèrent trouver un travail et envisager un nouveau départ, ils ne trouveront que misère et oppression.

Cinéaste ô combien prolifique, John Ford incarne à la fois ce qu’on nomme le classicisme hollywoodien et personnifie toute la grandeur du savoir-faire américain. Représentant majeur de son art, il n’a cessé de peindre avec obsession l’Amérique profonde, son histoire, ses tourments, la ferveur de ses communautés. Le large public se souvient de ses westerns mythiques, La charge héroïque, La poursuite infernale, La prisonnière du désert ou l’Homme qui tua Liberty Valance ainsi que ses comédies piquantes comme l’Homme tranquille. Mais il y eut également ses portraits de la Grande Dépression, avec notamment l’adaptation du roman éponyme de John Steinbeck, Les raisins de la colère.

Avec du recul, force est de constater que la crise économique de 1929 représente le plus grand traumatisme vécu au siècle dernier par la toute puissante Amérique avec la guerre du Vietnam. Point commun entre les deux crises, montrer justement à la face du monde que le modèle de la superpuissance peut justement vaciller au moment où l’on s’y attend le moins. Ainsi comment la première armée du monde a-t-elle pu échouer durant le conflit asiatique ? Comment, durant une forte période de croissance économique, le système a-t-il pu s’écrouler ce « vendredi noir » de 1929 et entraîner dans la pauvreté des millions de citoyens ? A cette question, ni Steinbeck, ni Ford ne répondront. Ils tirent des conclusions désastreuses et dressent un bilan humain calamiteux, mettant à mal les rouages d’un libéralisme poussé à l’excès, à travers l’odyssée d’une famille en perdition, à la recherche d’une identité nouvelle. Il n’aura fallu qu’un an à John Ford pour porter à l’écran le brûlot de John Steinbeck. Il lui faudra alors lutter contre la censure, lui, Républicain convaincu, accusé d’affinités communistes, pour avoir dénoncé les failles d’un mécanisme fragile, pour avoir dévoilé à la face du monde un naufrage social alors que le pays s’apprête à entrer dans une guerre causée en partie par les blessures encore béantes de cette crise économique.

Lorsque l’on évoque le cinéma de John Ford, on parle irrémédiablement des grands espaces, du lyrisme de sa mise en scène lorsqu’il se plaît à filmer les vastes étendues du paysage américain. Pourtant, dès les premières minutes, le lyrisme laisse place à la mélancolie, à l’investiture tragique du drame humain à venir, les espaces verdoyants laissent place à un désert agricole inquiétant, zone que l’on nommerait apocalyptique aujourd’hui. Tout n’est plus que ruines, territoire qu’il faut abandonner. Comme lors de ses fresques de la Conquête de l’Ouest, Ford va alors pousser ses protagonistes à quérir leur salut ailleurs, hors de leurs terres natales. La ruée vers l’or cède le champ ici à celle d’un travail sans doute chimérique, dernier espoir de salut dans un monde en déliquescence. La terre promise atteinte, Ford opère un contraste saisissant entre ville rutilante et routes flambantes neuves avec les bidonvilles plongés dans une obscurité permanente dans lesquels sont incarcérés les migrants venus de toutes parts, attirés par la promesse d’un tract mensonger.

Comme évoqué précédemment, John Ford symbolise le style classique hollywoodien élégance feutrée, raffinée, et maîtrise de la litote à l’appui. Le cinéaste suggère beaucoup et les regards, attitudes ou palabres anecdotiques décèlent une importance bien plus prépondérante que n’importe quel plan ostentatoire. Ainsi, l’usage d’une telle méthode renforce l’émotion, la colère larvée mais également la démonstration de la perte d’identité d’une société déshumanisée, à l’échelle macrocosmique ou microcosmique. Personne n’échappe à cette terrible destinée, système sociétal corrompu ou famille unie dans l’épreuve à l’image des Joad. Personne ne peut lutter contre une machine infernale, sans visage mais aux innombrables exécutants. Sa capacité à tout écraser au seul nom du profit, pourrit tout, divise les communautés, si chères au réalisateur. Seul enjeu, la survie, quitte à tout balayer sur son passage, comme les bulldozers et tracteurs écrasent les derniers vestiges des fermes du passé. Les Joad quant à eux personnifient les victimes idéales de cet engrenage implacable, se pliant à toutes les contraintes, abandonnant peu à peu leur dignité ; chef de famille désabusé, jeune femme enceinte abandonnée par son époux et enfants mutés progressivement en sauvageons. La conversation entre les gamins durant la traversée du désert est à ce titre non seulement révélatrice mais surtout stupéfiante de cruauté. Ne subsiste alors qu’un fol espoir, un Eden au bout du chemin, au bout d’une route sans cesse parcourue par quelques hères qui ont tout perdu. Les témoignages d’humanité s’effilochent mais peuvent perdurer à travers quelques sucreries offertes par une commerçante bourrue. D’où la conclusion acidulée de Ma Joad aux côtés de son mari enfin revigoré.

Comment trouver alors sa place dans cet univers inquiétant, comment retrouver ses repères ou pour d’autres ne pas les perdre en chemin ? Les raisins de la colère content également l’initiation d’un Tom Joad repris de justice qui cherche à se fondre dans un monde qui a tant changé durant son absence et de la transformation du pasteur Casy en meneur militant. Les interprétations de John Carradine et surtout d’Henry Fonda font alors mouche. La carcasse décharnée d’un Carradine aux airs benêts s’accorde parfaitement avec le jeu à fleur de peau d’Henry Fonda, coupable aux bonnes intentions, si bien que la passation de flambeau équivoque s’exécute naturellement.

Brûlot socio-politique à l’intensité rarement égalée par la suite, Les raisins de la colère témoignent du génie hors norme d’un cinéaste au discours bien plus nuancé que certains ont pu ou pourront lui prêter. Fresque ambitieuse et nécessaire sur la désillusion du rêve américain, l’adaptation de l’œuvre de Steinbeck, sans être fidèle au mot prêt en retient l’essence pour mieux corréler avec la vision d’un des plus grands artistes de l’Histoire du cinéma.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre