Dernier caprice

L’avant-goût du saké

 

Propriétaire d’une brasserie de saké en proie à des difficultés financières, Manbei est également père de trois filles : Akiko, veuve et mère célibataire, Fumiko dont l’époux devenu gérant de la brasserie tente de faire survivre l’entreprise familiale et Noriko, qui repousse ses prétendants un à un. Depuis quelques temps, Manbei revoit secrètement son ancienne amante Tsune, au grand dam de ses enfants. Mais rapidement, la santé du vieil homme décline…

Les Kohayagawa incarnent la famille traditionnelle japonaise, dans leur fonctionnement, dans leur attitude et leur attachement aux traditions. Pourtant, si la vie des unes et des autres s’articulent autour de la figure patriarcale, comme des planètes gravitent autour d’un astre solaire, des aspects dysfonctionnels surgissent ou resurgissent dans leur quotidien. Une veuve refuse de se remarier, une jeune femme réfute les noces à même de sauver l’affaire familiale de la faillite, le gendre s’oppose au rachat salvateur par le grand capital, quant à l’ancien, il se réfugie dans les bras d’une maîtresse d’autrefois. Tandis que la fin approche…Déjà la fin, derniers paroles d’un défunt.

Pour son avant dernier long-métrage, Yasujiro Ozu opte donc pour une œuvre testamentaire, frappé alors de plein fouet par la maladie. Pour le cinéaste nippon, comment présenter ses adieux prochains à la caméra, au public, à la vie sans tomber dans l’excès, trop en dire, en trouvant le ton juste. Simplement en appliquant méthodiquement son savoir-faire, en faisant preuve du génie qui a illuminé sa carrière et qui illuminera quinze ans plus tard l’Occident, qui découvrira alors la prépondérance de l’homme au sein du septième art. Comme à son accoutumée, Ozu saupoudre son tableau d’humour et fait de la sobriété sa principale arme de démonstration. Celui qui dilatait le temps de sa narration (bien avant Kubrick, Tarkovsky ou Scorsese) par des sons et de longs plans fixes n’a rien perdu de sa maîtrise, bien au contraire, elle atteint ici son apogée. Tandis que les visions des cuves vides de saké découpent l’action, le rythme est donné par le chant incessant des cigales tandis qu’éventails et malaises apparents soulignent l’atmosphère moite d’une canicule étouffante. Si la vie suspend son cours le temps d’une partie de cache-cache, d’une soirée festive ou d’une escapade espiègle, c’est pour mieux se souvenir que les jours d’une entreprise ou d’un vieil homme sont comptés, qu’une veuve doit se remarier et sa benjamine accepter les épousailles imposées. Alors que le compte à rebours est lancé depuis fort longtemps et que l’épée de Damoclès plane sur les protagonistes, les instants heureux sont évoqués non plus en images mais par la force des mots, des récits calibrés, ressentis des interlocuteurs à l’appui par quelques expressions sibyllines, sur des visages pratiquement impassibles.

Pourtant les personnages laissent libre cours à leurs émotions contrastant avec le code honorable d’une société rigide à l’excès. Désormais exprimer son désir, sa colère ou sa frustration passe cette fois par des sons tantôt ostentatoires, tantôt à peine perceptibles. D’un chant populaire poussé en cœur durant lequel une jeune femme tombe amoureuse  aux habits jetés violemment à terre dans un accès de fureur, chacun s’adonnent à une extériorisation à la forme raffinée, inimaginable dans un pays où pudeur et retenue sont les maîtres mots de la conduite à tenir. Ainsi, Ozu fait preuve d’une rigueur toute cynique lorsqu’il se plaît à s’attarder sur des visages béats en opposition totale avec les motivations profondes de chacun et chacune. Si tous regardent souvent dans une même direction, les pensées, elles se tournent vers d’autres lieux, d’autres aspirations.

En outre le cynisme ne se niche pas uniquement dans la rigueur du metteur en scène, il devient omniprésent tout du long pour mieux critiquer non seulement un système mais  surtout un mode de vie. Si Ozu n’oublie pas qu’il va mourir bientôt à l’image de Manbei, il n’omet pas alors de donner une leçon de vie à ses compatriotes, leur enseignant une notion de libre arbitre bienvenue, niant le prédéterminisme qu’on leur inculque. Le ton comique se marie alors à l’amertume, les regrets sont chassés par une volonté farouche de s’affirmer plutôt que de se plier à la loi holistique qui régit les uns et les autres. Les caprices, c’est revoir une dernière fois celle que l’on a aimée, c’est préférer son indépendance à la sécurité, ou s’exiler loin des siens pour retrouver un amant secret. Si la cupidité attise les convoitises et si la rancœur s’entretient par conformisme, les sanglots bien réels et sincères affleurent au moment crucial. Entre-temps, le réalisateur cultivera l’attente, les regards tournés à contrechamp, tandis que l’on se met à espérer l’objet du désir ou les compagnons d’un service funèbre dicté par les mélodies de la rue.

En préférant le vécu doux amer à l’aigreur d’une vie rêvée, Ozu accouche d’un testament pas comme les autres, ni élégiaque, ni mélancolique, plutôt acide et piquant. Les rires et les larmes se confondent et prennent à vif le spectateur, touché par cette démonstration d’humanité criante de vérité. En affichant au grand jour les affres du quotidien de son pays, le cinéaste embrasse le spectre de la mort qui le côtoie pour mieux vivre les derniers instants…pour ne pas se rendre compte que la fin est déjà là.

Film japonais de Yasujiro Ozu avec Ganjiro Nakamura, Setsuko Hara, Keiju Kobayashi. 1961. Sortie en version restaurée le 5 août 2020. Durée 1h43

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre