Tenet

Twillight zone

Sauvé in extremis des griffes d’une troupe de mercenaires, un agent de la CIA est recruté par une mystérieuse organisation afin d’empêcher la destruction du monde. Pour le sauver un mot, Tenet et une possibilité celui de courber le temps selon ses désirs…

Un art, le cinéma. Un langage, la mise en scène. Une architecture, la narration. Une unité de mesure, le temps. Pour s’exprimer à travers cet art, Christopher Nolan use et abuse de ces trois principes fondamentaux quitte à en exacerber certains aspects, n’oublie jamais certaines leçons classiques de ses aînés tout en se laissant aller un peu trop souvent à une ostentation exagérée. Ses trames alambiquées quant à elles, n’omettent jamais l’héritage de Campbell. Le temps obsède perpétuellement le cinéaste à la fois dans sa conception, dans son abstraction, dans sa nature même, quitte à en faire son seul élément formel par moments à force de montages sophistiqués et d’ellipses inutiles, quitte à devenir le socle de ses twists et multiples jeux de pistes. Cette obsession lui a été léguée par deux de ses idoles, Stanley Kubrick et Andreï Tarkovski. D’ailleurs, le britannique avait rendu quelque peu hommage à l’odyssée spatiale de Kubrick avec Interstellar. Avec Tenet, il multiplie les clins d’œil au Stalker du cinéaste russe. D’emblée, force est de constater que malgré des défauts inhérents à un vaste modus operandi répétitif et une froideur calculée souvent agaçante qui desservait déjà InceptionTenet au-delà de certains principes expérimentaux résume aussi bien le savoir-faire du réalisateur qu’il n’en devient une véritable clé de voûte pour comprendre sa véritable démarche.

Comme à son accoutumée, Nolan s’échine à articuler son long-métrage à l’aide de nombreux mirages et artifices, par des énigmes multiples tandis que son protagoniste endure le pire des chemins de croix afin de sauver non seulement sa réalité mais également de dissiper les doutes autour de son environnement. Tenet se drape ici des atours d’un film d’espionnage mêlant le script d’un Tom Clancy, les ressorts traditionnels de la science-fiction ainsi que l’explosivité des James Bond d’antan. Quant on regarde de plus près le résultat, si l’on fait fi de l’architecture narrative de l’ensemble, on peut ressentir non seulement un arrière goût amer de déjà-vu, pis encore d’avoir été trompé, la marchandise bien moins qualitative que son aspect le laissait supposer.

Pourtant, comme les magiciens du Prestige, Nolan en bon prestidigitateur détourne le spectateur de ses véritables intentions en lui laissant croire que déchiffrer le prétendu mystère à l’écran lui permettra d’appréhender la motivation originelle du projet. Le metteur en scène est coutumier du fait depuis sa trilogie Batman. Le Joker d’ailleurs n’était il pas versé dans l’art du faux-semblant comme Christian Bale et Hugh Jackman dans Le Prestige ? Nolan ne dupe t’il pas son public avec les heureux dénouements de Dark Knight Rises ou d’Interstellar alors que ses personnages ont succombé lors de leur croisade insensée. Si la filmographie de Nolan à l’image de celle récente d’un Cuaron parle d’un compte à rebours permanent, c’est pour mieux traiter finalement, comme tout descendant de Campbell, du parcours de son héros, chantre du récit, maître de sa destinée. D’ailleurs, John David Washington s’inscrit lui-même en protagoniste et non pas comme l’un des protagonistes. Alors on dénote, comme souvent chez Nolan, que l’évidence était là sous nos yeux, tout comme l’essentiel ou l’origine de leur existence se trouvait déjà sous les yeux de son protagoniste. Que la clé ouvre une Boîte de Pandore dans Memento ou Insomnia ou au contraire offre une forme de salut, elle établit des enjeux maintes fois décryptés dans Le héros aux mille et un visages de Campbell, ceux de l’ascension ou de la chute d’un héros, son apprentissage et ses doutes. On constate alors que Tenet n’est pas seulement un film de cinéma mais un film sur le cinéma, sur ce qu’il renferme au plus profond de sa structure, au-delà des cauchemars ou des rêves, des illusions qui s’effacent au fil de l’étirement du temps. Les souvenirs viennent d’un futur antérieur, d’un songe pas encore imaginé, d’une pensée à peine en gestation. Pourtant, au sein de ce dédale sans fin, suivre le fil d’Ariane aussi bien pour le protagoniste que pour le spectateur signifie reprendre les rênes de son monde, notre monde.

C’est pourquoi, plus que jamais, Tenet se veut à l’image de son créateur. Ambitieux sans être tout à fait génial, convainquant sans être tout à fait honnête par moments, grandiloquent alors qu’il recèle de trésors de simplicité. Il ne reste plus alors à Christopher Nolan qu’à endosser le rôle de grand artisan à défaut de grand artiste et à Tenet de capter l’essence même du cinéma à défaut de l’incarner totalement. Ce n’est déjà pas si mal.

Film américain de Christopher Nolan avec John David Washington, Robert Pattinson, Elizabeth Debicki. Durée 2h30. Sortie le 26 août 2020

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre