La prisonnière du désert

Une femme disparaît

Texas, 1868. Vétéran sudiste de retour au pays, Ethan découvre son frère Aaron et sa famille assassinés suite à une attaque orchestrée par les Comanches. Il se lance désespérément à la recherche de sa nièce peut être seul survivante du massacre, aidé dans son entreprise par le fils adoptif de la famille, Marty.

Après cinq ans d’une quête infructueuse, un homme met enfin la main sur l’objet non pas de sa convoitise mais plutôt de son salut. Au moment des retrouvailles, il hésite à éliminer celle qui a hanté ses nuits, ne la considérant plus comme l’une des siens. Pourtant, il se ravise au dernier moment, la prend dans ses bras et l’invite à revenir dans la chaleur du foyer. En quelques minutes, John Ford concentre toute la puissance d’évocation lyrique qui anime son art et porte le western au sommet des cimes hollywoodiens et du cinéma en général. Si les générations contemporaines peinent aussi bien à comprendre l’importance du western et de John Ford au sein du septième art, il faut alors les convier à voir ou à revoir d’urgence La prisonnière du désert, quintessence non seulement d’un genre mais également de la glorieuse période classique américaine. Avec La chevauchée fantastique, La charge héroïque et La poursuite infernale, Ford a déjà grandement marqué de son empreinte le western au moment de tourner La prisonnière du désert. Pourtant, peu se doutent que le déjà vénéré et vénérable vétéran allait accoucher de son œuvre la plus symbolique, la plus fédératrice, imprégnée de la mélancolie et de la  touche élégiaque présente dans La poursuite infernale et dans La charge héroïque, sans jamais oublier d’être un grand film d’aventure porté sur les grands espaces américains dont le gigantisme suggéré ou affiché directement n’a jamais été autant synonyme de désespoir.

A première vue, La prisonnière du désert affiche les atours archétypaux du western standard, avec son protagoniste solitaire et sa soif de vengeance, prêt à tout pour retrouver la dernière survivante de ce qu’il considère comme son clan. Pourtant très vite, au-delà du récit d’aventure se mêle un récit initiatique au sein duquel le héros n’a rien d’héroïque, tandis que la venue du messie se mute en celle du porteur d’Armageddon. Les allers et retours d’Ethan annoncent ceux de l’homme sans nom leonien, tandis que John Wayne trouvera écho dans l’interprétation trouble de Clint Eastwood, tant son personnage se complaît dans l’amoralité. Le sens de la suggestion de John Ford, sa capacité à montrer hors champ aussi bien le regret que le dégoût, l’amertume que le désir, affûte les sens du spectateur et intensifie la puissance émotionnelle de l’ensemble.

Le film s’ouvre et se referme sur des scènes conformes à l’image de la destinée d’Ethan. Il approche lentement et s’invite dans le champ de la caméra, suivi du regard par une femme qu’il a jadis aimé. Puis au moment des retrouvailles finales, il s’éclipse progressivement, s’effaçant peu à peu du cadre. En quelques images succinctes, discrètes, Ford dresse le portrait d’un homme, de sa situation, de ce qu’il aurait pu être, ce qu’il a laissé ou laissera derrière lui, amour déchu, perdu. Le cinéaste annonce le sort de celui qui tuera Liberty Valance dix ans plus tard, John Wayne jouant une nouvelle fois le rôle du sacrifié, de l’éternel amant oublié au profit de l’homme de bien. Homme de bien, Ethan n’en est point un, sa vertu depuis longtemps envolée, déchéance causée aussi bien par les désillusions sentimentales qu’une guerre qui n’en finit pas, du moins pour lui. Ses mots équivoques, qu’un vrai ne se rend pas.

Ethan s’exprime par la violence, son tempérament bourru accentue les dissensions sociales dont il est souvent à l’origine. S’il peut faire preuve de tendresse envers ceux qu’il affectionne, il préfère s’adonner à des actes de cruauté et de lâcheté, n’hésite pas à rabrouer ceux qui le contredisent ou à abattre froidement dans le dos ses opposants. En cela, il se présente comme le double naturel de sa Némésis, « le balafré » dont il partage aussi bien le vice que l’intelligence d’adaptation. Leur premier échange savoureux témoigne de cette relation connexe.

A travers le prisme de cette gémellité, Ford va s’échiner à démultiplier les schémas parallèles, soulignant par cette méthode l’absence de manichéisme contrairement aux idées reçues au départ. La reproduction des erreurs, même marginales, des uns et des autres, conduit au cercle sans fin de la souffrance. Ainsi les soldats perpètrent le même massacre que les Indiens. Marty marche dans les pas d’Ethan, s’engageant sur la même voie trouble et écarte au fur et à mesure ceux qui l’entourent, à commencer par Laurie. La relation amoureuse entre Marty et Laurie renvoie directement à celle avortée entre Ethan et sa belle-sœur. Laurie joue le rôle de celle qui attend vainement, espérant mettre fin à l’engrenage autodestructeur qui règne au sein de cette communauté. Or c’est bien le portrait de cette petite communauté du Kansas qui passionne Ford à travers l’épopée de ses protagonistes.

Le cinéaste friand des americana s’adonne ici à peindre le quotidien difficile de ces hommes et de ses femmes liés aussi bien par le sang que la sueur, tandis que tous aspirent à un avenir meilleur pour les générations futures. L’idée d’un Kansas enfin prospère, débarrassé de l’aridité et de l’hostilité ambiante germe peu à peu dans les esprits, surtout quand l’un deux énonce ce fol espoir à haute voix. Entre-temps Ford désamorce les visions d’horreur qui frappent aux portes de la région, par quelques pics d’humour bien sentis sans oublier une empoignade magistrale aux allures de celle mémorable de l’Homme Tranquille.

Il ne reste alors qu’à Ford de clore le parcours d’un homme qui a tout perdu, qui aurait pu tout avoir et qui s’obstine dans une mission vengeresse quitte à abandonner le peu d’humanité qui lui reste. Dans cette croisade contre ses plus bas instincts, Ethan sortira en partie vainqueur et en partie vaincu. Quant à Ford, il s’érigera un peu plus comme un géant incontournable, fort de cette expérience à même de forger les mythes mais surtout de forger les hommes, accouchant sans équivoque d’un chef d’œuvre, symbole d’une machine capable encore de soutenir les génies légendaires, à commencer par l’un des plus brillants d’entre eux.

Film américain de John Ford avec John Wayne, Natalie Wood, Jeffrey Hunter. 1956. Durée 1h53

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre