Drunk

La grande beuverie

Quatre amis enseignant au sein d’un même lycée, décident sous couvert d’une expérience sociologique de s’adonner à la consommation d’alcool afin d’améliorer leur comportement en société et leurs résultats professionnels. L’expérience se transforme peu à peu en cauchemar pour eux mais également pour leurs proches.

Après une soirée fortement alcoolisé, un homme peine à retrouver le chemin du foyer. Arrivé à bon port, son jeune fils le toise avec tristesse. Quelques secondes plus tard, ce sera son épouse qui le tancera du regard. En surlignant de façon trop appuyée cette séquence, Vintenberg souffre encore d’une maladresse formelle évidente malgré de bonnes intentions. Le pléonasme dessert considérablement l’intensité émotionnelle de l’ensemble. Pourtant, pour l’ancien chef de file du « Dogme », le caractère excessif semble derrière lui, le cinéaste de Festen s’est assagi. Sa mise en scène s’est épurée avec le temps sans malheureusement suffisamment s’affiner. Pourtant quelques éclairs viennent émailler ce nouveau long-métrage du réalisateur danois tandis que la thématique et son traitement initial viennent relever l’ensemble.

Vintenberg s’est souvent attaché aux sujets de société tabous qui frappent également son Danemark natal, ce de Festen à La chasse. Le metteur en scène sans refuser les compromis se plaît dans un cynisme moqueur quitte à froisser, quitte à gêner, ce pour mieux pointer du doigt les défaillances d’un système faussement angélique. Comme l’explique avec justesse Trine, tout le monde boit dans ce pays, essentialisant donc le problème, sans incriminer sur ce point son époux et ses confrères, mais en soulignant ensuite les manquements engendrés par l’alcoolisme. Ainsi, la maladresse morale car trop clichée s’efface au profit d’un constat clinique qui vire pendant les deux tiers du long-métrage à une prose extatique, non pas pour justifier tel ou tel comportement mais au contraire pour fédérer les communautés, qu’elles soient professorales ou étudiantes. D’ailleurs, dès l’ouverture, Vintenberg expose une fête dionysiaque portée par les vertus de la bière, boisson divine à même de sélectionner les élus et de rassembler les participants autour d’une même valeur. Comme très souvent, Vintenberg va s’attacher aux périples d’un microcosme communautaire pour mieux souligner les dysfonctionnements sous-jacents, les anicroches résultant de détails passés inaperçus et qui prennent peu à peu des proportions grotesques. Ainsi, c’est lors d’un dîner anodin que germe l’idée dans l’esprit de nos quatre protagonistes de se laisser à l’ivresse dans le cadre d’une pseudo étude sociologique et scientifique. Vintenberg par cette accroche perpétue sa méthode en distillant son propos à l’occasion d’une réunion, pour la plupart du temps festive, propice malgré l’enjouement ambiant à semer le trouble dans les esprits.

Cependant le ton grave teinté d’humour noir employé dans Festen a depuis peu laissé place) à une introspection plus lumineuse (notamment à l’occasion de La communauté) en dépit de la démonstration bien plus pernicieuse présentée à l’écran. Ici, Vintenberg opte d’abord pour les effets positifs supposés de l’alcool liés à ses atours désinhibants. Résultat, le spectateur sourit au regard des succès accumulés par ces enseignants sous l’emprise de la boisson. Le professeur d’histoire désabusé s’offre une seconde jeunesse et s’intègre à ses élèves via sa passion pour la bouteille tandis que l’entraîneur sportif retrouve goût à son métier au contact des enfants qui auraient pu être les siens. Lors de ces moments empreints de légèreté, le metteur en scène ne porte point de jugement en porte à faux ou plutôt pose un regard attendri et moqueur sur les fautes de ses personnages. En outre, il veille à respecter son adage certes relativement réducteur de ne point se fier aux apparences d’un environnement obnubilé par le diktat de l’image. La scène durant laquelle Martin simule un sondage électoral à l’aveugle glace le sang quand ses élèves au regard de descriptions sommaires préfèrent Hitler à Roosevelt et Churchill. Peut être la réflexion in fine la plus brillante du  film.

C’est pourquoi il est fort dommage qu’arrivé aux deux-tiers du long-métrage Vintenberg délaisse cette tonalité qui lui réussissait jusqu’alors pour tomber dans le piège éculé du psychodrame non maîtrisé. L’ensemble s’enlise dès lors dans une succession de saynètes sans saveur censées renforcer le poids émotionnel et contrebalancer la méthodologie éprouvée par enseignants et étudiants. Dès lors, le réalisateur perd le fil et s’embourbe dans un lyrisme exagéré jusqu’au final redondant dépourvu du moindre enjeu.

Ainsi, Drunk incarne le film symptomatique de son auteur, ambitieux mais limité, d’abord subtil par son irrévérence, vite inutile par sa prétendue bienséance. On ne connaît alors point l’ivresse, juste un léger sentiment euphorisant. Cependant cette grande beuverie a au moins le mérite de ne pas tomber dans les travers outranciers de La grande bouffe en dépit de la situation cocasse où enfant et parent nagent dans leurs urines au réveil. Peu subtil et surtout peu mature.

Film danois de Thomas Vintenberg avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe. Durée 1h55. Sortie le 14 octobre 2020.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre