La femme qui s’est enfuie

La séparation

Gamhee profite de l’absence de son époux pour rendre visite à trois de ses amies en province. A trois reprises, une arrivée masculine impromptue interrompt leurs conversations…

Second long métrage du prolifique Hong Sang Soo à sortir sur nos écrans cette année après Hotel by the river, La femme qui s’est enfuie se pare de l’habillage du film récréatif après une œuvre teintée d’une profonde mélancolie. Pour celui qui se plaît à ressasser démons et merveilles au grand dam de ses détracteurs, il serait peut être temps de passer à autre chose. Pourtant il n’en est rien, l’amoureux de Rohmer et d’Ozu s’entête, s’acharne quitte à déplaire à nous parler d’amour, toujours d’une manière différente, avec un regard de plus en plus nostalgique et amer. Truffaut disait que faire du cinéma c’est faire faire de jolies choses à de jolies femmes. Hong-Sang Soo applique cet adage avec délicatesse quand il se focalise sur sa muse et sa compagne à la ville, Kim Min Hee, devenue abstraction diaphane depuis le superbe Seule sur la plage la nuit.

Comme à son accoutumée, le cinéaste s’amuse avec les schémas narratifs quitte à les déconstruire de manière sibylline, par petites touches toujours subtiles. Ici, il se joue de la composition de l’action en rythmant les événements non seulement par les fameuses interruptions masculines, les sempiternels repas chers à son cœur mais également des sons anodins. Que ce soit par le biais des crissements d’un sac plastique ou par le bourdonnement d’un réfrigérateur, le metteur en scène ne fait qu’annoncer la scène à venir. Les repas annoncent les dialogues, les dialogues les interruptions au service d’une énigme qui n’en est pas une et d’une véritable introspection. Un seul mot d’ordre, l’invitation. Tout comme les trois femmes accueillent la jeune femme prodigue de retour au pays, Hong Sang Soo invite le spectateur à la scène suivante tantôt de manière cocasse, tantôt de manière interrogative. Pourtant, on se rend très vite compte que la véritable question repose sur comment briser le cercle d’une routine symbolisée par l’explication maintes fois répétée au sujet de la venue de Gamhee.

Le réalisateur se concentre alors sur les souvenirs, zoome et dezoome les visages et réactions au détour des dialogues, tandis que les plans-séquence se démultiplient pour mieux inscrire dans le temps ces incessants allers et retour mémoriels. Gamhee se prend alors à rêver inconsciemment de la vie qu’elle aurait pu connaître si elle était restée tandis que les histoires des unes et des autres l’immergent dans un monde qu’elle a quitté il y a une éternité maintenant.

La pilule devient alors dure à avaler comme les repas qu’elle partage au gré de cette journée particulière. Les retrouvailles festives autour d’un plat laissent place à l’amertume et le regret. Depuis quelques temps, les célébrations chez Hong Song Soo n’ont plus rien de dionysiaque. Pis encore, ici elles témoignent d’une lente indigestion, celle d’un présent qui ne comble pas tout à fait la protagoniste et un passé qui continue de la hanter. Le cadre quasi pictural des premières scènes s’efface peu à peu au profit de plans resserrés à la forme plus organique, au plus près des corps, entrant un peu plus dans l’intimité de la jeune femme.

Entretemps, les arrivées intempestives de figures masculines troubleront l’ordre établi tandis que Gamhee voit l’ombre de son conjoint planer au dessus d’elle à chaque instant. Les rapports tendus entre hommes et femmes existaient déjà chez le cinéaste mais elles rejaillissent ici à fleur de peau, entre incompréhension et absurdité. Au-delà du sentiment de culpabilité mélangé à une honte éprouvée, chacun renvoie l’autre aux responsabilités qui leur incombent, se voilant la face aussi bien par fierté que par réel manque de courage. Ici la fuite évoquée dans le titre se rapporte plus à des comportements d’ensemble qu’à la singularité illustrée par la vie de Gamhee.

Par le prisme des images d’une caméra de surveillance, Gamhee héritière alors de James Stewart, comprend que ses propres erreurs, ses propres doutes et les possibles dysfonctionnements de son couple sont bel et bien universels. Hong Sang Soo choisit alors de refermer cette page dans une salle de cinéma comme il l’avait fait pour Un jour avec, un jour sans. Quant à Kim Min Hee, elle y puise la même quiétude qui l’a traversée à l’aune de Seule sur la plage la nuit.

Avec La femme qui s’est enfuie, Hong Sang Soo écarte avec délicatesse les critiques lui reprochant de s’enliser encore un peu plus dans l’inertie. Il marque au contraire son territoire, évolue au gré des épreuves tandis que la solitude apaise son univers, empreint d’une poésie mélancolique.

Film sud-coréen d’Hong-Sang-Soo avec Kim Min Hee, Young-Hwa Seo, Kim Saebyuk. Durée 1h17. Sortie le 30 septembre 2020.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre