Peninsula

Land of the dead

Quatre ans après les événements survenus dans Dernier train pour Busan, quatre rescapés retournent dans leur contrée désormais maudite, à la recherche d’un fabuleux magot. Très vite, la rencontre avec des autochtones bien vivants va transformer cette course au trésor en nouvelle lutte pour la survie.

La dernière décennie a vu émerger une nouvelle génération s’épancher sur le cinéma d’horreur, succédant ainsi aux John Carpenter, George Romero ou David Cronenberg. Parmi leurs successeurs, on compte Ari Aster et Jordan Peele dont les travaux certes emplis de bonnes intentions ont été sans doute très surévalués, la faute en incombe à un exercice formel pompeux desservant la limpidité de la mise en scène.. Le même reproche pourrait être émis à l’encontre de Yeon Sang-Ho dont les élans lyriques exacerbés irritent voire agacent et surtout atténuent la portée du propos mais également le climat anxiogène voulu par son auteur. Pourtant, le cinéaste, passé d’abord par le cinéma d’animation avec en point d’orgue Seoul Station (premier volet en quelque sorte de sa trilogie consacrée à une Corée post-apocalyptique), se barde d’autres outils bien plus alléchants et dévoile depuis quelques années de véritables qualités intrinsèques. A l’image de ses aînés Romero et Carpenter, mais également de son contemporain Jordan Peele, Sang-Ho adopte un discours sociopolitique féroce, anticapitaliste affirmé (mais pas que) et rejoint avec sa propre trilogie la saga mythique façonnée par le metteur en scène de La nuit des morts-vivants. Sous couvert d’un profond rejet du système néolibéral individualiste dans Dernier train sur Busan ou dans Seoul Station, Sang-ho s’appliquait à dépeindre une civilisation dans laquelle la vertu cardinale serait celle de la survie alors que salauds ordinaires et anges du quotidien échangent les rôles tour à tour. Si le glas sonne à la porte de chacun dans cet enfer sur terre, n’importe qui peut faire preuve d’un soupçon d’héroïsme en dernier recours ou céder à ses plus bas instincts de préservation lorsqu’il est confronté à la terreur la plus pure. Point de héros chez Sang-Ho donc mais de simples quidams, souvent mal aimables, opposés à des forces qui les dépassent, et qui incarnent ni plus ni moins que les archétypes de nos sociétés, et plus précisément celle certes légèrement caricaturée, de la Corée du Sud. L’horreur pour les protagonistes survient quand un parent, un enfant, un ami devient contaminé et se transforme alors en l’ennemi honni. Mais Sang-Ho n’omet jamais de souligner que sous ses couverts civilisés, le véritable monstre n’est autre que l’homme, qui s’est progressivement déshumanisé au profit d’un système consumériste, tandis que peu d’entre eux parviennent à s’extirper de leur individualisme naturel.

Avec Peninsula, suite directe de Dernier train pour Busan, Sang-Ho poursuit sa démonstration forcée, toujours malheureusement à grands coups de renforts lyriques. On peut reprocher ici au metteur en scène d’accentuer davantage ses effets lacrymaux, de multiplier les clins d’œil racoleurs à la pop culture classique ou encore d’étirer le long-métrage vers une fin convenue. Pourtant le charme féroce qui traversait les œuvres précédentes perdure encore tandis que le réalisateur change légèrement son approche, de manière plus subtile qu’il n’y paraît. Faisant aussi bien référence à New York 1997, Land of the dead ou Mad Max, Sang-ho présente ici non plus une histoire de survie mais bel et bien un questionnement existentiel, certes simpliste, dans lequel son personnage va essayer tant bien que mal de trouver une raison de vivre. Ici la culpabilité d’obéir à un système primaire égoïste va ronger jusqu’à l’os Jung-Seok et amène progressivement Sang-Ho à changer de fusil d’épaule. Si l’apparition des zombies se fait plus rare c’est pour mieux souligner la mutation définitive des survivants en créatures bien plus ténébreuses que celles qui se nourrissent de chair et de sang, obéissant aux mêmes règles de survie que les autres. Par cette posture, Sang-Ho rejoint le final du Zombies de Romero, tandis qu’user de l’adage l’homme est un loup pour l’homme certes cliché, devient particulièrement judicieux. En outre, une nouvelle fois, Sang-Ho fait preuve d’une maîtrise exceptionnelle pour construire ou déconstruire l’espace, au hasard de cadres magistraux, alors qu’il confine des hordes de zombies dans les lieux les plus improbables accentuant la tension à l’écran. Cette gestion lui permettait d’étendre à l’infini un espacé fermé dans Dernier train pour Busan. Dans Peninsula, elle restreint au contraire les grands espaces d’une ville en ruines. Cette technique le démarque naturellement lors d’une poursuite qui lorgne dans sa vision d’ensemble du côté de chez George Miller mais qui détonne encore une fois par son contraste entretenu entre infiniment grand et infiniment petit.

En refusant de s’affranchir des limites entrevues lors de ses précédentes tentatives, Sang-Ho ne parvient pas à hisser Peninsula au niveau de Dernier train pour Busan. Pourtant, s’il serait aisé de condamner une certaine paresse d’écriture, il faut cependant rendre hommage au changement de paradigme même minimaliste et louer une forme de l’action rapprochée que ne renieraient ni Gareth Evans et encore moins King Hu.

Film sud-coréen de Yeon Sang-Ho avec Gang Dong-Won, Kim Do-Yoon, Lee Jung-Hyun. Durée 1h56. Sortie le 21/10/2020.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre