Assaut

Rio Bravo

 

Anderson, un quartier désœuvré au cœur de Los Angeles. Affecté pour la nuit au commissariat du treizième arrondissement avant sa fermeture définitive pour déménagement, le lieutenant Bishop supervise les derniers préparatifs assurés par le personnel de service ainsi que la garde provisoire de deux prisonniers. L’arrivée impromptue d’un homme en état de choc va bouleverser la quiétude du lieu. Assiégé par un gang en quête de vengeance, le bastion et ses occupants vont devoir lutter pour leur survie jusqu’à l’arrivée d’hypothétiques secours…

Pourquoi as-tu tué ces hommes demande Starker à Wilson, tu n’es ni idiot, ni un psychopathe. Ce dernier rétorque qu’il existe une troisième option, le fait qu’il soit con…Réplique dantesque pour justifier une violence exacerbée dans une civilisation en déclin. Second long-métrage de John Carpenter après son essai de fin d’études (Darkstar), Assaut s’ancre aussi bien dans la forme classique des œuvres d’Howard Hawks ou de John Ford que dans le nihilisme d’un Sergio Leone. D’ailleurs, le cinéaste ne s’en cache pas, son scénario se veut une variation moderne du Rio Bravo d’Howard Hawks justement tandis que Wilson se réfère à l’homme à l’harmonica d’Il était une fois dans l’Ouest. Pourtant, Assaut ira bien au-delà de l’hommage appuyé et posera aussi bien les fondements matriciels de la future filmographie de son auteur qu’une réflexion judicieuse sur la violence, moins de dix ans après celle de Sam  Peckinpah avec La horde sauvage, quinze ans avant Impitoyable de Clint Eastwood.

Ce qui frappe dans la construction d’Assaut, c’est bel et bien la narration lancinante et limpide, portée par de longues expositions, moments d’attente interminable avant le déferlement de la barbarie. Le cinéaste délimite les courbes de l’espace et du temps avec élégance, rétrécissant ou au contraire dilatant ces unités de mesure au besoin, établissant des contrastes malicieux. Ainsi, le temps s’accélère durant ces fameuses périodes d’exposition, soulignées par l’affichage horaire très précis et la montée progressive de l’horreur. A contrario, le temps suspend son vol pendant les quelques minutes anxiogènes d’empoignade homérique durant lesquelles tenir bon pour les défenseurs devient le credo hérité des retranscriptions de Fort Alamo. L’espace lui se resserre au fur et à mesure que la distance entre assiégés et oppresseurs diminue. Les chances de survie s’amenuisent comme les munitions à disposition, comme le territoire encore sous contrôle, territoire réduit à peau de chagrin, un corridor comme défilé mortel tels les canyons traversés par les cow-boys dans les westerns d’antan.

En outre Carpenter étale son savoir-faire au grand jour en présentant enjeux et protagonistes par le biais de la litote ou de la suggestion. D’un côté, le metteur en scène use d’une minutie peu commune nommant explicitement les uns et les autres, héros, hors-la loi, secrétaires ou chair à canon avant de se lancer dans un véritable jeu de massacre. D’un autre, les anecdotes fusent, tandis que le réalisateur élude volontairement les réponses aux interrogations que tous se posent au fur et à mesure. Le mystère entretenu aussi bien sur l’origine du prénom de Wilson à la romance qui aurait pu être ne fait que renforcer au final la profondeur des caractères de chacun. Procédé d’ailleurs sur lequel repose l’absurdité de la situation, puisqu’aucun occupant de ce commissariat ne saura pourquoi le gang attaque ou pourchasse le malheureux hère venu trouver refuge.

Sur ce socle formel, Carpenter introduit son personnage archétype, celui du quidam qui se rattache vainement à des repères illusoires pour ne pas perdre pied lors de sa confrontation à des forces qui le dépassent. Bishop peine à appréhender le grotesque de la situation, empêcher un symbole du maintien de l’ordre de sombrer dans l’anarchie, puisque le commissariat incarne de fait l’un des abris les plus sûrs face au chaos extérieur. Sa crédulité face aux événements atteint son paroxysme lorsqu’il s’égosille en pure perte, avec désespoir, clamant qu’il est impensable qu’au cœur de la ville un commissariat plie sous le feu d’attaques armées sans attirer l’attention…Le début d’une complainte qui trouvera écho dans celles des futures productions du réalisateur.

Par ailleurs, Carpenter profite de l’occasion pour affuter son discours politique, critique acerbe d’une société frappée par l’entropie qui se mutera au fil des ans en pamphlet anticapitaliste. Son interrogation sur la violence se veut abrupt, s’oppose magistralement avec le courant lancé par le Justicier dans la ville de Charles Bronson. Ici, le quartier d’Anderson renvoie aux enclaves perdues chères aux westerns, celles au sein desquelles la loi et l’ordre n’était pas encore bien établie. L’absurdité croissante du carnage rappelle ici celle de La horde sauvage, tandis que Carpenter n’épargne rien et égratigne tout le monde au passage. Des policiers qui abattent dans le dos des membres de gang en fuite à un jeune voyou qui assassine de sang-froid une gamine innocente, tous doivent être condamnés…tous exceptés les trois derniers remparts contre la sauvagerie, deux hommes et une femme doués encore de vertu, lorsqu’ils acceptent de tout risquer pour un homme sans nom dont ils ignorent tout.

En s’appuyant sur le ton  des ses aînés et sur le modèle légendaire Howard Hawks, Carpenter signe non seulement un coup de maître mais également une de ces œuvres amenées à être maintes fois imitées, jamais égalées. Plus que jamais d’actualité, Assaut symbolise à lui seul le portrait d’un monde aux structures désarticulées, jetant en pâture les quelques innocents à la loi du plus fort. En plaçant sa foi dans les derniers gardiens de valeurs obsolètes, Carpenter hésite entre fol espoir et nihilisme, entre ancien et nouveau monde et devient de fait, un garde-fou, adepte des séries B haut de gamme dignes de celles imaginées par Don Siegel et Richard Fleischer.

Film américain de John Carpenter avec Austin Stoker, Darwin Joston, Laurie Zimmer. 1978. Durée 1h31

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre