Les élites françaises, histoire d’un conflit permanent

 

Un historien politique

Maître de conférences à la Sorbonne, Eric Anceau est un spécialiste du second Empire, auteur d’une biographie remarquable de Napoléon III (Tallandier, 2012), et aussi un ancien membre du mouvement de Nicolas Dupont Aignan, debout la France, qu’il a quitté entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2017. Il se penche dans cet essai paru chez Passés composés sur un sujet inépuisable : le rapport des élites françaises à la nation et au peuple. On a fait couler beaucoup d’encre depuis la Révolution sur la trahison récurrente des élites. Qu’en est-il réellement au fond ?

 

Un conflit vieux de trois siècles

 

Avec cet essai, on découvre que le conflit entre les élites et la nation remonte à plus de trois siècles. Les élites nobiliaires ont ressassé durant tout le XVIIIe siècle leurs critiques de la monarchie absolue, qui les excluaient de la prise de décision royale. Rappelons la conception ancienne : c’est dans le roi que réside la souveraineté. C’est la noblesse qui déclenche les premiers mouvements prérévolutionnaires des années 1780 et nombre de ses membres (dont Mirabeau) sont présents en 1789 aux côtés du Tiers pour affronter un Louis XVI affaibli. La Révolution française se fera cependant aussi contre eux. Nombre de nobles émigrent, certains sont décapités, beaucoup se cachent… et certains servent dans les armées françaises (citons le cas du futur maréchal Davout). Napoléon tentera la réconciliation des élites, fusionnant ancienne noblesse et ministres issus de la bourgeoisie. Devant la montée des périls, tous le lâcheront en 1814, puis en 1815.

 

De l’utilité des sauveurs

Le XIXe siècle est devenu celui des notables, bourgeois essentiellement. La Restauration les négligera quelque peu (mais pas complètement) et s’appuiera sur l’ancienne noblesse jusqu’en 1830. La monarchie de Juillet est le régime rêvé des notables, libéral et en même temps excluant le peuple via le suffrage censitaire. Exit Louis-Philippe, les notables se rallient, y compris la frange orléaniste, à Napoléon III, nouveau sauveur. Après la défaite de 1870, la République l’emporte, s’incarnant en Thiers face à une assemblée monarchiste, élue pour faire la paix. Ensuite, exit Thiers et les notables se rallient à la République opportuniste.

La République épure cependant les grands corps de l’Etat pour n’avoir que des serviteurs républicains, tant pis pour les autres. Après la Grande guerre, les élites, anticommunistes, se divisent face à l’Allemagne nazie, faisant ainsi le miel de Pétain, nouveau sauveur, et du régime de Vichy. L’épuration de l’après-guerre renouvellera ces élites, instaurant l’ENA (à l’époque une bonne idée) et de Gaulle saura s’appuyer sur elles durant les années 60. Tout changera après sa disparition…

Les élites contre le peuple ?

Depuis les années 80, le fossé, une fois de plus, se creuse entre des élites administratives et politiques qui profitent de la mondialisation avec une large frange des classes moyennes et un peuple qui se paupérise et dont elles se méfient (une constante récurrente) : je renvoie à l’ouvrage d’Emmanuel Todd paru en fin d’année qui démontre, malgré l’INSEE, que le pouvoir d’achat des ménages baisse. Les élites ont voulu l’Europe de Maastricht et ont fait ratifier le TCE malgré le vote négatif de 2005. En 2017, le représentant archétypal de l’élite technocratique, Emmanuel Macron, s’est fait élire sur une posture de rebelle tout en reprenant le programme social-libéral en vogue. Depuis trois ans, il a dû faire face à une contestation sociale violente, des gilets jaunes au mouvement contre la réforme des retraites. Face à la pandémie de COVID 19, il a ordonné le confinement généralisé, suscitant la grogne d’une large partie de la population et suspendant ainsi ces mouvements. Mais le conflit demeure, car les élites sont aujourd’hui largement déconnectées de la vie quotidienne : Eric Anceau a raison de dire que leur recrutement doit être diversifié. Elles ont aussi besoin de sortir du cadre néolibéral.

Bon essai.

 

Sylvain Bonnet

Eric Anceau, Les élites françaises des lumières au grand confinement, Passés composés, octobre 2020, 400 pages, 24 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.