Mank

 Citizen M

Ancien scénariste phare de la MGM, Herman Mankiewicz est devenu en quelques années un paria notoire à Hollywood. Miné par l’alcoolisme, il se voit offrir pourtant une dernière chance. : accoucher du scénario destiné à l’étoile montante Orson Welles, un projet nommé Citizen Kane.

Après avoir supervisé la remarquable série Mindhunters quasi spin off de son non moins remarquable Zodiac, David Fincher poursuit sa collaboration avec Netflix via l’intermédiaire de son fameux projet Mank, biopic autour du personnage fascinant d’Herman Mankiewicz. Une fois encore, la plateforme de vidéos à la demande se pose en dernier refuge pour certains cinéastes y compris les plus illustres, puisqu’elle permet de financer des projets personnels rejetés souvent (qui a dit trop) par les studios. Ainsi, les frères Safdie, Noah Baumbach, Bong Joon-Ho et même Martin Scorsese ont privilégié la plateforme dans cette optique avec une certaine réussite.

En s’attaquant au portrait du doué mais controversé scénariste de l’âge d’or hollywoodien, Fincher rejoint donc le cercle de ces auteurs contemporains en manque de financement, handicapé par un sujet jugé sans doute non viable commercialement. Pourtant, parler d’Herman Mankiewicz s’inscrit dans la droite lignée de ces œuvres passéistes qui se sont épanchées sur la gloire de leurs aînés ces dernières années, pour rappeler que le cinéma américain possède également une riche histoire, y compris en terme de qualité. Certains le font de manière frontale voire putassière (à commencer par le très surestimé The artist). D’autres à l’image d’Eastwood, Todd Haynes ou James Gray préfèrent se conformer au style des  auteurs de ce fameux âge d’or et perpétuent de manière bien plus intelligente le devoir de mémoire. En s’attaquant également directement à cette thématique via Herman Mankiewicz, Fincher risque d’emprunter la même attitude racoleuse reprochée à certains et évoquée plus tôt. Pourtant, passé les excès ostentatoires de Fight Club ou de Seven, le cinéaste a démontré de véritables qualités de mise en scène héritées du classicisme hollywoodien par la suite, avec ses travaux sur Zodiac mais aussi Social Network et Gone Girl.

Avec Mank, il vise à réhabiliter Herman Mankiewicz, scénariste au talent reconnu par ses pairs mais détruit par l’alcoolisme, à qui l’on doit l’écriture du fameux Citizen Kane (voir un article consacré au film par ailleurs sur le site). Cette tentative de réhabilitation puise ses sources dans les écrits de la critique Pauline Kael qui s’en prit violemment à Orson Welles à l’époque de la sortie du film, niant l’importance du metteur en scène et attribuant l’unique mérite à Mankiewicz. Dans Mank, à de nombreux moments, Fincher emprunte la même trajectoire sinueuse. D’emblée, il faut dénoter la paresse intellectuelle d’une telle opinion mais aussi remettre les pendules à l’heure sur la qualité du travail de Mankiewicz. Oui, Herman Mankiewicz par son script a beaucoup apporté à l’édifice Citizen Kane (y compris dans sa construction, les flash- back c’est son idée) mais le long-métrage mythique doit également énormément à la mise en scène d’Orson Welles. Lorsque l’on voit la suite de la carrière d’Orson Welles et les autres pépites dont il a accouché, il est impossible de nier son talent et de crier à l’imposture. Il faut donc raison garder et accorder le crédit de Citizen Kane aussi bien à son réalisateur qu’à son scénariste ce dont Fincher omet de faire par moments.

Cette aparté terminée, son entreprise d’exposer à la lumière le moins connu des frères Mankiewicz par le public (son frère Joseph est entré depuis longtemps dans la postérité du septième art) donne au film un but honorable bien que le portrait entre failles et grandeur relève du déjà-vu de prime abord. Pourtant pour s’affranchir des clichés, Fincher va s’exercer à un périlleux numéro d’équilibriste entre montage culotté, narration sophistiquée et classicisme éprouvé au-delà du choix du noir et blanc tandis que le spectre de l’imitation plane sur le projet. Quitte à évoquer Citizen Kane, pourquoi ne pas accoler une structure identique à Mank tant dans l’utilisation des flash-back que dans que la gestion temporelle. Ainsi, à l’instar du modèle initié par Orson Welles, Fincher diminue progressivement le tempo de l’action, celui du rapport étroit entre temps passé à l’écran et temps réel. Peu à peu, l’étau se resserre,  le déroulement des événements se dilate pour mieux se focaliser sur la dramaturgie en cours, tragédie moderne héritée de cet art théâtral tant aimé par les frères Mankiewicz. D’ailleurs le rôle d’Herman Mankiewicz siée particulièrement bien à Gary Oldman, brillant en intellectuel rebelle, alcoolique et autodestructeur, incapable d’exprimer son génie, cantonné à des travaux de groupe non reconnus. Fincher dessine à merveille les contours de cet artiste rongé aussi bien par un mal de vivre évident que par l’amertume ; sa démonstration d’une culture générale impressionnante, source  de son succès mais également de sa chute, témoigne d’un destin non accompli, désormais derrière lui, qu’il traîne tel le fardeau de Sisyphe.

Pourtant de cette souffrance naît l’inspiration profonde de Mankiewicz. D’ailleurs Fincher n’excelle jamais autant qu’en mettant au pilori ses protagonistes. Le calvaire de ce scénariste convient donc parfaitement à ses thématiques. Ici, il annonce tout de suite la couleur quand de nombreux vautours et aides temporaires viennent prêter main forte au personnage honni, lorsqu’il se trouve alité et handicapé. Tel un condamné un mort sur son lit d’hôpital, Mankiewicz doit laisser un testament convenable à ceux qui resteront. Mort en sursis dans la puissante industrie du cinéma, le chien fou, adepte de la boisson se plie à sa dernière commande d’envergure, un travail titanesque qui deviendra au fil du temps légendaire.  Mais plutôt que de s’attarder sur le processus de gestation primaire, Fincher revient aux sources, à l’origine du conflit qui sera ni plus ni moins que l’essence même de Citizen Kane. D’ailleurs la relation ambivalente entretenue aussi bien entre Mankiewicz et William Hearst que Marion Davies, dévoile ici toutes les nuances présumées, bien loin du caractère caricatural et simpliste que les observateurs ont bien voulu lui prêter à l’époque. Symbole d’une croisade systémique visant à se détruire, Mankiewicz se retrouve prisonnier d’une vaste farce, se rêve en Don Quichotte mais finit comme le singe de la fable énoncée lors de son ultime conversation avec Hearst. Entretemps, Fincher aura épuré sa narration, faisant de ces tranches de vie un énième script, dicté par l’attitude provocatrice de son protagoniste, évoluant de banquets en bureaux feutrés, le tout dans une atmosphère théâtrale qui n’aurait point déplu à l’intéressé.

Force est de constater au final que le véritable intérêt de ce Mank ne réside pas dans le fait de trancher si le travail de  Mankiewicz prévaut bel et bien sur celui d’Orson Welles à la manière de la rivalité similaire  contée déjà par Fincher sur la naissance de Facebook dans Social Network. Ce qui fascine le plus dans ce onzième film du metteur en scène, c’est sa facilité déconcertante à apposer le style originel d’une œuvre mythique à la sienne, pour mieux corréler le destin d’un Manckiewicz à celui de sa création, de rapprocher deux destins opposés en soulignant solitude et mal de vivre évident.

Film américain de David Fincher avec Gary Oldman, Amanda Seyfried, Lily Collins. Durée 2h12. Sortie le 4 décembre 2020 sur Netflix

 

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre