Tokyo godfathers

Le fils du désert

Tokyo, la veille de Noël. Trois sans-abri recueillent un nourrisson abandonné. Parmi eux, Hana s’entête à vouloir le garder auprès d’eux pour lui offrir l’affection si importante en cette période de fêtes. Quelques temps plus tard, au hasard des pérégrinations, ils décident de se lancer à la recherche des parents de l’infortunée orpheline.

Traiter de la période de Noël sans tomber dans une guimauve horripilante relève très souvent de la gageure, tant les travers et clichés redoutés pleuvent à l’heure du verdict final. Certains long-métrages se sont amusés à déconstruire les festivités via des postures acidulées du Gremlins de Joe Dante au Die Hard de John Mc Tiernan. A contrario, de prime abord, pour sa troisième réalisation, Satoshi Kon assisté de Shôhô Furuya opte littéralement pour un conte de Noël ô combien classique. Prise de risque certes douteuse, tant le synopsis suggère un résultat en deçà des qualités intrinsèques du cinéaste et surtout l’adoption de cette mièvrerie tant redoutée au départ.

Pourtant Satoshi Kon dissipe très vite les craintes ainsi que les jugements hâtifs, ce qui nécessite d’emblée un rafraichissement des mémoires. Comme évoqué dans de précédents articles, les années quatre-vingt-dix incarnent encore l’apogée de l’animation nippone en terme de qualité si bien que le media connaît enfin la reconnaissance critique et publique à l’international espérée depuis de longues années. Parmi les auteurs de premier plan à l’origine de ce succès, deux d’entre eux s’affranchissent même du vecteur de l’animation en puisant leur langage mais également leur essence au sein même du cinéma classique. A l’arrivée, l’occident puisera son inspiration à son tour dans leurs œuvres par la suite. Le premier de ces auteurs est Mamoru Oshii. Le second Satoshi Kon…

Décédé bien trop tôt, le travail de Satoshi Kon fut exposé en pleine lumière lorsque Christopher Nolan se servit de Paprika comme matrice pour Inception. Mais les observateurs avaient depuis bien longtemps remarqué son travail. Si le réalisateur n’accoucha que de quatre films et d’une série avant sa mort, ce fut amplement suffisant pour imprégner les esprits. Adepte des univers  protéiformes à l’image d’un David Lynch, Satoshi Kon joue sans cesse avec l’inconscient, le subconscient, le rêve, la réalité. D’ailleurs Perfect Blue n’a rien à envier au Blue Velvet de l’américain et sa série Paranoïa agent possède des similitudes troublantes avec Twin Peaks…D’où la question légitime, en quoi un conte ordinaire se marierait avec l’esprit fantasque et débridé du metteur en scène ?

La réponse donnée par Satoshi Kon via le traitement de Tokyo Godfathers impressionne autant par les atours néoclassiques de l’ensemble que par l’humanisme flamboyant hérité de son Millenium actress. S’il est toujours question de réalités parallèles dans Tokyo Godfathers, en revanche elles sont abordées via une approche invisible, élégante à rebours des effets ostentatoires d’un Perfect Blue ou d’un Millenium Actress par moments. Satoshi Kon ne s’en cache pas, Tokyo Godfathers ancre ses racines dans le long-métrage Le fils du désert de John Ford et choisit donc de fusionner ses obsessions avec la technique épurée de son modèle américain. John Ford apposait la dimension biblique des Rois Mages à son western pour parler de rédemption. Satoshi Kon va faire de même avec Tokyo Godfathers tout en restant fidèle à ses fameuses réalités multiples, mécanique des doubles  bien présentes ici malgré des apparences trompeuses.

La dimension biblique, Satoshi Kon s’y attarde déjà dès son exposition, lors d’un spectacle de Noël non pas destiné à un public enfantin mais à un auditoire de sans-abri. Si ses protagonistes diffèrent par nature à ceux de John Ford (un travesti homosexuel remplace par exemple le personnage de John Wayne), Satoshi Kon n’en omet pas moins de dessiner les failles et manquements de chacun en lieu et place d’en faire des victimes. Seule véritable innocente et miraculée d’un destin funeste, cette nouvelle-née, chantre de toutes les attentions et clé d’un possible rachat pour ses parrains peu ordinaires. Miséreux à la dérive, Hana, Gin et Miyuki forment un groupe iconoclaste, famille suppléante, sans avenir, sans espoir autre que celui apporté par une enfant trouvée. A partir de ce postulat, Satoshi Kon entraîne ce petit monde au cœur d’une action battante, en mouvement perpétuel, si bien que les jours et les nuits ne se succèdent plus mais se confondent,  rétrécissant la notion de temps. Mais au lieu de se perdre dans les méandres d’une narration alambiquée, Tokyo Godfathers fait preuve d’une fluidité remarquable, orchestrée aussi bien par les différents niveaux du scénario découpés de manière intelligible que par le montage judicieux. Résultat, alors que certains pointent du doigt sa narration passive et paresseuse, Tokyo Godfathers relève le défi d’un récit ambitieux et sophistiqué.

Ici, la séparation entre rêve et réalité se superpose avec le voyage entre des mondes bien concrets, des histoires imaginées, faussées par le déni et le regret. Ainsi, Satoshi Kon promène les uns et les autres dans une Tokyo désarticulée par les strates sociales, des quartiers pauvres à ceux plus rupins, de la soupe populaire au mariage huppé d’un clan de yakusas respectés. Mais le tour de force se dévoile lorsqu’il confronte passé et présent via des anecdotes fallacieuses, déviant un peu plus les trajectoires de ces marginaux coupables de lâcheté. Chaque iota divergent, chaque fausse note souligne l’ambivalence entre les mondes chère au metteur en scène. Ces univers parallèles se délimitent désormais par le fossé ténu entre vérité et mensonge. En cette période festive, ne subsiste plus que le désir de se voir plus beau, de camoufler l’authentique par la fiction pour mieux se conformer à une image probe, de rattraper les moments à tout jamais perdus. Et si comme l’explique Hana à Gin, qu’ils ne sont point les héros d’un film d’action, nos trois parrains s’engageront sur la route de l’absolution alors que Satoshi Kon dissémine des passages de pure terreur à chaque croisement.

Long-métrage le plus méconnu du réalisateur, le plus sous-estimé également, Tokyo Godfathers s’inscrit pourtant dans la droite lignée de Millenium Actress. Débarrassé des artifices qui encombraient ses œuvres précédentes, Satoshi Kon accouchait alors d’une fable humaine, humaniste, de celles qui nourrissent les espoirs les plus fous, les plus infantiles, les plus secrets…que n’aurait certainement pas reniée John Ford justement.

 

Film d’animation japonais de Satoshi Kon avec les voix de Toru Emori, Aya Okamoto, Yoshiaki Umegaki. Durée 1h28. 2003.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre