Made in Hong-Kong

La fureur de vivre

Hong-Kong, fin des années quatre-vingt dix. Adolescent en échec scolaire, Mi-Août préfère collecter les dettes pour le compte d’un parrain de la pègre locale. Par la force des choses, il prend sous son aile Jacky, un jeune voyou souffrant de déficience mentale. Un beau jour, deux événements vont bouleverser son quotidien. Sa rencontre avec Ah Ping, condamnée par la médecine dont il va s’éprendre éperdument et la découverte de deux lettres posthumes sur le corps d’une jeune adolescente fraîchement suicidée…

Il aura fallu plus de vingt ans pour découvrir en salles cette curiosité signée Fruit Chan. Presque trois ans après cette sortie en salles presque inespérée, le film se dévoile cette fois sous les atours d’une très belle restauration en format 4K, aussi bien en Blu ray qu’en Dvd. Une aubaine donc pour rattraper son retard et pour faire la connaissance avec un auteur assez méconnu en occident.

Tourné durant la rétrocession d’Hong-Kong à la Chine à la fin des années quatre-vingt dix, Made in Hong-Kong dresse le portrait de plusieurs adolescents livrés au diktat d’une mégalopole étouffée par la pauvreté, les contraintes du pouvoir et la criminalité ambiante. Le cinéaste Fruit Chan affiche rapidement ses ambitions, la première, se démarquer d’une production locale phagocytée à l’époque par les nombreux polars survitaminés. Production locale cependant mise à mal depuis que ses étoiles ont répondu aux sirènes d’Hollywood avec une réussite très mitigée (que ce soit pour John Woo, Tsui Hark ou encore Ringo Lam). Ainsi Made in Hong-Kong amalgame les facettes du film noir, du mélodrame, mais surtout de la peinture sociale au vitriol, tableau sans complaisance d’une jeunesse en perdition, brossé bien avant La cité de dieu de Fernando Meirelles.

Si ce tableau agace par moments, la faute incombe à des effets de style souvent trop prononcés, répétitifs ou illustratifs, le long-métrage en revanche parvient à accrocher par sa sécheresse de ton, son absence de concession, sa poésie urbaine raffinée et surtout son rythme sur courant alternatif entre pauses contemplatives, oniriques et accès de fureur incontrôlée.

Faux astre solaire autour duquel gravitent Jacky, Ah Ping et le spectre de la jeune suicidée, Mi-Août personnifie le renégat immature typique, au charisme agressif, non dénué d’une certaine noblesse et au caractère explosif, irascible. Fasciné par la violence qu’il exerce lui-même, Mi-Août se passionne pour sa propre force à l’image des tueurs de fiction affichées dans sa chambre (Léon de Luc Besson et Tueurs nés d’Oliver Stone). Pourtant, Fruit Chan se détache de cette image sempiternelle de la petite frappe classique pour nous parler d’impuissance au milieu de ce fatras misérable qui entoure les protagonistes. Chacun doit faire vite, vivre vite avant de mourir, vivre comme si chaque seconde était la dernière, avancer vainement et affirmer son humanité par le sexe et par le sang. Or, Mi-Août n’est sur le moment ni mort, ni malade et encore moins déficient mentalement. Pourtant, il gaspille non seulement le temps précieux dont ne disposent pas ses compagnons mais peine à se libérer des entraves de la peur, du déni, de la lâcheté pure. Incapable sexuellement et tueur illusoire, Mi-Août ne s’accomplit que dans des rêves masturbatoires ou des massacres imaginés, baladeur sur les oreilles, ignorant la tragédie en cours.

Au détour des errances, des allers-retours incessants, Fruit Chan capte l’essence de cette jungle qu’est Hong-Kong, pas encore tout à fait modernisée, prête à entrer dans le jeu du capitalisme mais encore engoncée dans l’héritage spirituel de Mao. Cité de béton à ciel ouvert, Hong-Kong élève la pauvreté au fur et à mesure que les personnages gravissent les étages d’immeubles crasseux. Point de vérité absolue au royaume de la duperie, juste un infime espoir, celui de survivre. Cependant, au cœur de cet océan d’infinie tristesse, Fruit Chan plante un phare éphémère quand il plonge ses trois adolescents à la recherche du fantôme du quatrième, en plein cimetière. Lieu morbide au sein duquel, contraste saisissant, le seul moment fugace de bonheur, de pure osmose, sera partagé.

On comprend alors que pour sortir de ce cauchemar, la fuite en avant, ou plutôt chuter sur l’asphalte constitue la seule alternative. Ne reste ainsi qu’une issue pathétique entrevue par un metteur en scène obsédé par le songe désespéré de ces quelques mômes abandonnés par Dieu, des puissances supérieures ou plus simplement par une société inique. Fruit Chan faux prophète mais véritable témoin se pose en garde fou avec cette œuvre dérangeante, singulière, parfois maladroite, fragile et douée d’une énergie agressive au charme indéniable.

Film hongkongais de Fruit Chan avec Sam lee, Neiky Yim, Wenders Li. Durée 1h49. 1997. Sortie en Dvd et Blu-ray aux éditions Carlotta le 21 janvier 2021.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre