Peggy Sue s’est mariée

Une merveilleuse histoire du temps

Sur le point de divorcer de son grand amour de jeunesse, Peggy Sue, ancienne reine de la promo se rend au gala des anciens du lycée. Alors que la fête bat son plein et qu’elle est sur le point d’être couronnée à nouveau, elle titube pour se réveiller vingt cinq ans auparavant…avec une chance de réparer le présent ou de mieux l’accepter.

Lorsqu’il aborde le tournant des années quatre-vingt, Francis Ford Coppola est alors au sommet de sa gloire après les succès critiques et souvent publics des deux volets du Parrain, d’Apocalypse Now ou encore de Conversations secrètes. Pourtant, il traverse la première partie de la décennie comme un fantôme, multipliant les échecs au box office malgré quelques œuvres fort intéressantes (comme Rusty James) pour finir au bord du gouffre financièrement après le naufrage de Cotton Club. C’est pourquoi il accepte quelques temps plus tard le projet Peggy Sue s’est mariée, film de commande certes, mais commande qui sera illuminée par de véritables moments de grâce, dignes du génie du cinéaste.

Si Coppola va s’amuser à voguer sur le thème à la mode du voyage dans le temps après les triomphes de Terminator et de Retour vers le futur, le metteur en scène va en revanche délaisser le côté spectaculaire lié au genre pour mieux se concentrer sur l’intime, l’introspection et bien sûr sur la cohésion familiale. Certes Peggy Sue s’est mariée à l’image de l’œuvre de Robert Zemeckis va plonger sa protagoniste au cœur des années soixante avec le lot d’incertitudes et de ressorts comiques liés à sa situation. Cependant, en renvoyant son héroïne précisément en 1960, Coppola adopte une démarche loin d’être innocente contrairement au réalisateur de Retour vers le futur. Période encore faste pour l’Amérique, le pays est encore de se douter des crises à venir entre assassinat du président, guerre du Vietnam, choc pétrolier et scandale du Watergate. Chacun baigne encore dans ses illusions adolescentes, dans des rêves, ceux de l’Amérique, souvent inaccessibles à l’image de ceux de Charlie. Autre nouveauté pour l’époque, Coppola renvoie ici son personnage en terrain connu contrairement à ceux de Terminator ou de Retour vers le futur. Ici, si réparer le présent constitue comme à l’accoutumée le socle de cette histoire de voyage dans le temps, l’entreprise sert d’autant plus à comprendre son propre environnement, ses propres choix. En cela Coppola comprend tout autant ce principe de la science-fiction que James Cameron et à mots couverts, l’effet que le passé à sur le présent. Principe qui hante depuis toujours le cinéma de Coppola, habité par le poids des erreurs d’antan, la culpabilité et le doute.

Dès les premières minutes, Coppola lance la machine à remonter dans le passé quand Peggy Sue, brisée par son divorce imminent, enfile avec peine sa robe de bal. S’opposent alors peut être un poil futilement les destins croisés de ceux qui ont réussi, échoué ou se sont rangés à un morne quotidien. Lorsqu’elle est projetée accidentellement dans sa jeunesse, Peggy Sue croit pouvoir refermer la porte de la souffrance. Si son intention s’avère tout à fait clichée aujourd’hui, et si la maladresse plane à partir de la seconde moitié du long-métrage, Coppola fait mouche néanmoins lorsqu’il immerge Peggy Sue dans ses souvenirs vivants. L’attitude innocente, fragile et un poil espiègle de la jeune femme imprégnée aussi bien de son expérience que de sa maturité, détonne et surtout sonne particulièrement juste. Ses retrouvailles avec sa famille, des êtres partis entretemps ont pour effet de juxtaposer l’innocence des sentiments avec l’amertume des sempiternels regrets.

Le parfum de la nostalgie s’estompe tandis que la poésie teintée de mélancolie s’accorde le temps d’un baiser et de quelques vers bien sentis. On essaie non plus de rattraper ce que l’on a perdu mais de gagner l’impossible, ce que l’on aurait pu avoir. Il faut alors dénoter la qualité de la photographie entre ombre et lumières que ce soit lors d’une veillée sensuelle ou d’une discussion à couteaux tirés dans une cave de nuit. Lors de ces joutes désespérées, le débutant Nicolas Cage joue juste de même que Kathleen Turner qui courre derrière le temps fugace, en vain.

Produit bien calibré, Peggy Sue s’est mariée revêt les atours de la fable propre sur elle mais qui ne parvient pas à se hisser au sommet des réalisations précédentes de son auteur. Pourtant ce serait injuste de détourner les yeux de ce plaisir coupable, modèle annonciateur dans son approche d’Un jour sans fin, des séries Code Quantum ou Demain à la une et bien sûr de Camille redouble. Dans tous les cas, on ne pourra jamais reprocher cette incursion de Coppola dans le voyage temporel malgré ses défauts au contraire de celle vingt cinq ans plus tard entreprise avec L’homme sans âge.

 

Film américain de Francis Ford Coppola avec Kathleen Turner, Nicolas Cage. Durée 1h43. 1987. Sortie en Blu Ray et Dvd aux éditions Carlotta le 17 février 2021.

Articles relatifs :

About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre