Que la fête commence

Splendeurs et misères des courtisans

Une vision de la France du dix-huitième siècle au temps de la Régence via les destins de Philippe d’Orléans, de l’abbé Dubois et du marquis de Pontallec. Ou comment complots, débauche et vent de réforme ont profondément affecté le royaume.

Tout comme François Truffaut, Claude Chabrol, Jean-Luc Godard ou plus récemment Olivier Assayas, Bertrand Tavernier appartenait à cette génération de cinéphiles qui se sont essayés avec brio à l’exercice délicat de la mise en scène. Cet amour du cinéma, Tavernier l’a porté bien haut à l’image de François Truffaut, via ses articles parus aussi bien dans les Cahiers du cinéma que dans Positif, ses nombreux essais et son documentaire, Voyage à travers le cinéma français, pendant du Voyage à travers le cinéma américain d’un autre cinéaste cinéphile, Martin Scorsese…Ses long-métrages certes de qualité diverse, ont toujours témoigné en revanche d’un farouche engagement politique et social. Parmi une filmographie assez éclectique, on trouve quelques perles incontournables : Le juge et l’assassin, Dans la brume électrique et…Que la fête commence.

Ambitieuse fresque historique, Que la fête commence dresse le portrait d’une époque évoquée auparavant par le roman feuilleton de Paul Féval, Le bossu et ses différentes adaptations sur grand écran. Mais pour Tavernier, ce n’est point l’heure de  l’épopée ou de la cape et de l’épée mais plutôt celle d’un drame pathétique articulé autour des coulisses du pouvoir. Afin de brosser cette tragédie teintée d’absurde, Tavernier fait appel à un trio de comédiens hors pair, amis à la ville : Jean Rochefort, Philippe Noiret et Jean-Pierre Marielle. Le choix de ce casting n’a rien d’innocent, Tavernier avait déjà collaboré avec Noiret et Rochefort sur son précédent film, L’horloger de Saint Paul. Cette nouvelle association s’avérera encore une fois fructueuse de par la direction élégante du metteur en scène et l’interprétation sans faille de ses acteurs. Les hommes en place, l’artiste peut alors esquisser son tableau.

Quatre ans après la mort du Roi Soleil, la France connaît une période de transition sous la férule de Philippe d’Orléans, et doit patienter jusqu’à l’accession au trône du futur Louis XV. Durant cette ère souffle aussi bien un vent de réforme que de décadence, invoqué par un dirigeant idéaliste. A partir de ce postulat ancré fermement dans l’Histoire, Tavernier va conter les destinées de trois hommes, bouleversées aussi bien par les décisions prises par les deux autres, que par leur incapacité aussi bien à discerner le vrai du faux ou leur propension à se vautrer dans la duplicité ou la paresse. Ainsi le spectateur découvre un Régent qui s’imagine en instigateur d’une ère moderne mais qui se vautre dans la débauche, un abbé qui aspire à l’archevêché mais qui ne croît point en Dieu et un leader républicain indépendantiste qui s’accroche à son titre de noblesse. Tavernier évente rapidement les fastes de l’univers d’André Hubevenelle et l’esprit chevaleresque associé à la période. Il préfère se concentrer sur l’imposture de dignitaires engoncés jusqu’au cou dans le mensonge afin de préserver le peu de privilèges et d’autorité qui leur restent.

Chacun y va alors de son plan machiavélique, de son charisme corrupteur pour parvenir à ses fins quitte à perdre toute crédibilité. Le marquis de Pontallec ne mène que quelques gueux en guise d’armée révolutionnaire, Philippe d’Orléans se ruine pour de futiles bacchanales ou pour dissimuler d’hypothétiques meurtres quant à l’abbé Dubois, il ne recule devant aucune bassesse pour accéder à un titre superfétatoire.

Le ton absurde cité plus haut se dévoile peu à peu via des scènes surréalistes, grotesques ou irrévérencieuses. Le Régent assiste aux funérailles de sa fille flanquée d’une prostituée, le marquis s’échine à écrire une lettre de mécontentement à son souverain en guise de dernières volontés tandis que les généraux royaux peinent à régler la mire d’un canon dans les jardins de Versailles devant les yeux amusés de sa future majesté. Tavernier égratigne alors le peu de force morale des uns et des autres en offrant comme à son accoutumée son discours sociopolitique qui lui est cher. D’ailleurs beaucoup ont comparé les difficultés rencontrées dans le long-métrage par Philippe d’Orléans à réformer un système inique à celles de Valery Giscard d’Estain en France, engagés l’un comme l’autre dans un combat contre des traditions législatives quasi immuables. Si le Régent reste attaché à son titre, il affiche cependant bien plus de mansuétude que la plupart de ses congénères. Au milieu de ces luttes intestines, le sexe et l’argent attisent le pouvoir, renvoyant le peuple au second plan. Pour subsister et trouver grâce auprès de la seigneurie, la prostitution au sens propre comme au figuré constituent l’unique solution tandis que la colère gronde après une dernière injustice, cruelle à souhait (même si on peut alors regretter un ajout historique erroné durant la dernière scène).

Véritable réussite sur le fond et sur la forme, Que la fête commence réussit son audacieux pari non pas grâce à l’ambitieuse reconstitution d’un environnement donné mais bel et bien par ses menus détails, son cynisme sous-jacent, la truculence de dialogues fort bien troussés et surtout la férocité de ses traits d’humour qui transpercent la fausse bienséance d’hommes et de femmes de haut rang. C’est pourquoi Tavernier n’hésite jamais à relâcher tôt ou tard la tempête sur ces êtres incapables de juguler leur soif de chair et de sang. Etres incarnés par trois interprètes au sommet de leur art…comme leur cinéaste !

Articles relatifs :

About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre