Silence

Keeping the faith

Japon, dix septième siècle. Deux prêtres jésuites sont envoyés sur l’archipel afin de diffuser le christianisme clandestinement auprès des autochtones, bien que les adeptes du culte soient pourchassés puis exécutés. Pour les hommes d’église, cette mission leur permet également de se lancer à la recherche de leur mentor mystérieusement disparu depuis des années…

Bien avant le travail de Martin Scorsese, le roman éponyme de Shuzako Endo fut une première fois porté à l’écran au début des années soixante-dix au Japon, en plein essor de la Nouvelle Vague. C’est d’ailleurs l’un des fers de lance du mouvement, Masahiro Shonda qui fut chargé de cette adaptation bien éloignée de ses thématiques habituelles. Placer le comparse de Shoei Imamura et de Nagisa Ôshima  aux commandes d’un film d’époque constituait un petit événement en cette ère de changement cinématographique à l’image des faits relatés aussi bien dans le roman que dans le long-métrage.

La présentation de la période évoquée lors du générique plante d’ores et déjà un décor hostile et expose également les différents aspects sociétaux à venir. Silence raconte la folle entreprise d’évangéliser le Japon. Cependant, cette initiative fut rapidement perçue comme une agression coloniale pour les locaux, la religion venue d’Occident s’accouplait avec l’arrivée des fusils sur l’archipel. Ainsi, contrairement d’ailleurs à la version de Martin Scorsese, l’ébauche de Masahiro Shonda revêt un véritable intérêt documentaire sous ses atours fictionnels. Ce qui fascine d’emblée, au-delà de la reconstitution physique historique, c’est bel et bien la capacité du cinéaste à retranscrire la subtilité des rapports entre le Japon et les puissances occidentales via le prisme de la croisade persécutrice dirigée par le gouvernement à l’encontre des chrétiens. Ici point de véritable légitimité, seulement une épreuve de force entre deux cultures, deux mondes opposés campés sur ses positions. Pour les occidentaux, le revers se transforme en un véritable camouflet tandis que les prêtres jésuites missionnés tombent comme des mouches. Quant aux actions des autorités nippones, elles renvoient dans l’esprit à celles de l’empire romain aussi bien dans sa croisade purificatrice que dans sa démarche œcuménique. D’ailleurs, le procédé syncrétique adopté par les  fidèles s’assimile à celui employé par la civilisation transalpine durant l’antiquité. L’atmosphère suffisamment ancrée, Shonda peut alors s’employer à conter le calvaire enduré par ses protagonistes, calvaire s’apparentant à une bouleversante passion.

Si Scorsese s’appuiera sur quelques images fortes et autres plans du travail de Shonda, il s’emploiera en revanche à s’attacher principalement sur les atermoiements du père Fernandes. Le metteur en scène nippon s’attarde également sur les doutes de l’ecclésiaste portugais mais également sur ceux jumeaux  du pêcheur Kichijiro tout en relatant avec un naturalisme saisissant l’escalade des souffrances endurées. Ici, Shonda filme le parcours de son protagoniste à la manière d’un chemin de croix et transforme les croyants et innocents en martyrs pour une cause étrangère. Contrairement au classicisme hollywoodien ou au regard d’un Kurosawa, le réalisateur réfute le lyrisme au moment de filmer les grands espaces au profit d’une vision morne, quasi apathique de la nature environnante.

Dès lors Shonda n’épargne ni ses personnages et encore moins le spectateur au terme de scènes insoutenables malgré l’aspect implicite de sa composition. Le moment où le gouverneur torture le samouraï et son épouse marque le paroxysme d’une torture psychologique et physique, le spectateur ressentant lui aussi le souffle des sabots du cheval frôler le crâne découvert du guerrier déchu. Pourtant, en dépit des sévices orchestrés, Shonda évite de tomber dans la caricature. Ainsi il parvient à éclairer le jeu des contradictions et des faux-semblants. Les bourreaux sont doués de raison tandis que les prêtres préfèrent tronquer des vies en faveur d’une vertu dogmatique. Ici la ferveur de la foi accouche de sorts divers ; on meurt en l’assouvissant, on la renie pour survivre ou on la délaisse en signe de défaite.

Ainsi Silence interpelle non pas par la violence édictée par son auteur mais bel et bien par les éclairs de lucidité qui jalonnent tout du long l’œuvre de Masahiro Shonda. Poignant portrait aux allures intemporelles, le long-métrage s’illustre par sa capacité à nuancer les troubles et agissements délétères d’une période via les revirements sibyllins de ses participants.

Film japonais de Masahiro Shinoda avec David Lampson, Makoto Iwamatsu, Don Kenny. Durée 2h10. 1971. Sortie en Dvd et Blu Ray le 24 mars 2021 aux éditions Carlotta.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre