Maigret



Le commissaire ne renonce jamais

Une jeune femme est retrouvée assassinée. Ses antécédents, son identité sont inconnus. L’enquête échoit entre les mains de l’éminent commissaire Maigret. L’affaire réveille chez lui des souvenirs macabres, intimes tandis qu’il croise la route d’une autre jeune femme qui ressemble étrangement à la victime…

Un policier s’essaie à fumer la pipe, supervisé par son responsable, Maigret en personne. Excédé par le vapotage hésitant de son subordonné, Maigret lui reprend la précieuse pipe pour lui faire une démonstration entre fermeté et méticulosité…à l’image de son personnage.

Avec son nouveau long-métrage, Patrick Leconte adapte le roman de Georges Simenon, Maigret et la jeune morte, roman déjà transposé à quatre reprises sur le petit écran. Monstre sacré de la littérature de genre française, Simenon a laissé une trace impérissable via son célèbre commissaire. L’œuvre de Simenon a connu les faveurs de certains des plus grands cinéastes à commencer par Jean Renoir lui-même tandis que d’illustres acteurs ont revêtu les traits de son protagoniste, de Bruno Cremer à la télévision jusqu’à Jean Gabin !

C’est pourquoi Patrice Leconte relève un défi immense en portant sur grand écran le personnage de Simenon, surtout en érigeant en tête d’affiche Gerard Depardieu. D’ailleurs, depuis quelques années, les deux hommes connaissent des fortunes diverses tandis que leurs carrières déclinent inexorablement. Autrefois sans doute le plus grand acteur de sa génération sur le plan national, Depardieu n’est aujourd’hui plus que l’ombre de lui-même. Patrice Leconte lui peine à retrouver le chemin du succès et surtout d’une certaine qualité. Sa filmographie, faîte de hauts et de bas, affiche un intérêt cinématographique divers, des comédies potaches à l’image des Bronzés au sommet incarné par Les grands ducs, en passant par le consacré Ridicule (valorisé par le script de Remy Waterhouse).

Certes Leconte n’est point Renoir et Depardieu n’est point Gabin, malgré son immense talent. Pourtant, dans cette France des années cinquante, Leconte tire son épingle du jeu et recouvre l’univers de Simenon des teintes amères du film noir. Très vite, Leconte se désintéresse de l’enquête pour esquisser une belle brochette de portraits plus ou moins réussis évoluant dans l’ombre de l’imposant commissaire. Un Maigret véritable caméléon en société qui se fond avec aisance aussi bien dans les milieux populaires que dans la bourgeoisie chabrolienne. Leconte revient alors aux fondamentaux du protagoniste à savoir sa capacité à résoudre les cas les plus complexes par la force du dialogue. Un Maigret incarné à la perfection par Depardieu non pas en raison d’une symbiose supposée avec le personnage (on est loin ici des interprétations de Gabin ou de Cremer) mais plutôt à cause des trajectoires parallèles vécues aussi bien par le personnage durant le long-métrage que par l’acteur lui-même.

Hanté par les fantômes du passé, Maigret déambule, erre sans autre but que de résoudre une énigme plus complexe que l’assassinat en question, celle de sa propre introspection. Le reflet de son visage buriné renvoyé par le marbre évoque un homme au crépuscule, hésitant, craignant pour un avenir derrière lui désormais. A l’image de son interprète. En endossant non pas le rôle de Maigret mais de ce Maigret, de cette version choisie par Patrice Leconte, Gérard Depardieu ne joue plus le rôle de sa vie mais assimile certains hauts faits et accidents de parcours de sa propre carrière à  celle de ce commissaire un temps, au sommet et devenu au début du long-métrage un ersatz de ses plus belles années. A quoi bon continuer pour l’un comme pour l’autre… Pourtant il leur faut accomplir leur devoir et faire étalage du talent à la limite du génie qui les a conduits à la gloire. Depardieu s’écarte alors des routes sinueuses qui mènent à la chute pour mieux s’évanouir dans un dernier plan judicieux.

Ainsi, avec Maigret, doit-on parler de résurrection pour Leconte et Depardieu ? Sans ignorer la trace laissée jusqu’ici par le cinéaste et par l’acteur ni le passage à vide qu’ils ont connu ces derniers temps, il serait judicieux d’évoquer plutôt un songe éveillé, une collaboration qui tombe à point nommée et un projet en parfaite adéquation avec les humeurs du moment tandis que planent par moment les spectres d’antan à l’écran et en dehors…

 

Film français de Patrice Leconte avec Gérard Depardieu, Jade Labeste, Mélanie Bernier. Durée 1h28. Sortie le 24 février 2022.


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About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture