Fuis-moi je te suis



MéloChiasme

 

La suite de Suis-moi je te suis. Tsuji a choisi finalement d’épouser sa collègue de travail et d’oublier Ukiyo pour de bon…Le temps passe. Cette fois c’est désormais Ukiyo qui se met à poursuivre Tsuji tandis que ce dernier ne cesse de filer à l’anglaise…

Suis-moi je te suis souffrait d’un certain manque de cohésion narrative tant il semblait orphelin de sa suite et conclusion Fuis-moi je te suis. Or la conclusion du diptyque de Kôji Fukada confirme cette analyse mais souligne également le savoir-faire indéniable du metteur en scène.

Tsuji dépose Ukiyo devant son domicile conjugal. Deux passantes croisent la jeune femme désabusée et semblent commenter à voix basse son retour au foyer. Une manière élégante pour le cinéaste de traiter en quelques secondes à peine le poids de la réputation, de ce fameux code de conduite honorable qui régit les mœurs de l’archipel nippon. Une scène qui résume à elle seule tous les éléments qui structurent le récit, ce depuis les toutes premières minutes du diptyque : l’humiliation, l’indécision et cet antagonisme classique attraction-répulsion. Kôji Fukada continue de tirer délicatement les ficelles de ce mélodrame teinté de film noir (ah la référence à Chandler/Hawks) et s’amuse avec les nerfs et surtout les sentiments de ses protagonistes.

Dans cette seconde partie, Kôji Fukada s’exerce au chiasme en inversant habilement les positions et situations. Tsuji endosse le rôle du conjoint éconduit et  connaîtra d’ailleurs la même déchéance sociale que celle qu’il aime, expérimentant de cette façon tous les facteurs pervers qui on conduit Ukiyo à la chute. Ukiyo quant à elle, passe d’un état de dépendance au statut d’ange gardien. Comme si cette fois Eurydice ramenait Orphée des enfers. Et c’est bel et bien le mythe d’Orphée qui sert de socle narratif aussi bien au manga original qu’à l’adaptation de Kôji Fukada. Difficile alors de ne pas associer à cette inspiration les paroles prophétiques d’un yakusa amer.

A partir de ce postulat, le metteur en scène déploie son dispositif émotionnel en piégeant ses personnages dans un cercle vicieux dont ils semblent incapables de s’extirper. Relation toxique ou non, les lois de l’attraction-répulsion unissent et brisent les couples au fur et à mesure du temps. L’homme, responsable en général du malheur, est présenté comme lâche, impotent, indigne aussi bien des femmes qui le convoitent que du talent inné qu’il gaspille inlassablement. Le réalisateur émeut au coup par coup par l’intermédiaire de scènes fugaces. Le désespoir accable les uns et les autres à l’instar de  cette fiancée délaissée prête à lacérer l’objet de son désir. Ou encore cette image forte, celle d’Ukiyo contemplant, avec mélancolie, dans le rétroviseur, son ancien époux agenouillé alors que la voiture s’éloigne inexorablement.

En outre derrière ce dispositif émotionnel, Kôji Fukada dévoile sa véritable ambition, celle qui justifie son choix de porter à l’écran le manga de Mochiru Hoshisato. En effet, le cinéaste s’épanche sur le sort des femmes de son pays, considérées comme des citoyennes de seconde zone, dont les désirs passent le plus souvent au second plan et qui doivent encore plus que les hommes circonvenir à ce fameux code de conduite qui régit la société de l’archipel. Ici, les humiliations, les mauvais traitements infligés par les hommes revêtent des formes diverses de la séquestration à la trahison, causés par sadisme ou par couardise. Fukada en profite alors pour dresser trois magnifiques portraits, portrait de femmes tenaces, au parcours initiatique jonché de cahots en tout genre,  divisées puis unies dans l’adversité.

Car dans ce jeu de destins superposés et superposables, tout suggère à un retour aux sources, là où tout a commencé et où tout s’achèvera. On peut alors à juste titre reprocher une certaine facilité intellectuelle dans cette démarche empreinte de mimétismes situationnels. Pourtant, en plaçant sa foi dans des vertus humanistes, Fukada redonne espoir et insuffle à son diptyque une sincérité revigorante derrière l’austérité ambiante.

Film japonais de Kôji Fukada avec Win Morisaki, Kaho Tsuchimura, Shosei Uno. Durée 1h49. Sortie le 18 mai 2022.


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About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture