La lumière blanche des phares n’éclaire plus l’autoroute




A la radio une chanson improbable.

Sur l’autoroute. Suivre la ligne blanche.

Panneau indicateur : Rambouillet.

Direction Paris. Bientôt la nuit.

Canette de bière à la main.

Des nouvelles de Bosnie. Coupe la radio.

Seul sur la route.

Le moteur ronronne. Comme un chat.

La lumière blanche des phares n’éclaire plus l’autoroute.

Silence.

Ailleurs.

Mon père agonisant.

Il dit : je meurs à cause de toi.

Non.

Non.

Paris. Encore cinquante kilomètres.

Ne pas craquer.

La lumière blanche des phares n’éclaire plus l’autoroute.

C’est la nuit.

Roule.

Mon père agonisant.

Tends la main vers moi.

Me saisit la gorge.

Non.

La canette tombe. La bière mouille le siège passager.

Ne pas fermer les yeux.

L’orage éclate dehors.

Mon sang pulse dans mes veines.

Nouveau panneau indicateur. Paris. Quarante kilomètres.

Ne pas fermer les yeux.

Revois mon père me frapper enfant.

Peur.

Ne pas craquer.

Accélérer.

Les ombres défilent à l’extérieur.

Et s’effacent.

Suivre direction Paris.

C’était il y a deux jours.

Dans un hôpital.

Mon père agonisant.

Je meurs à cause de toi. Dit-il.

Il délirait. A dit ma sœur.

Continuer tout droit. Myriam m’attend.

Rallume la radio.

Du rap. Ça tient éveillé tellement c’est mauvais.

Roule. Les phares remarchent.

Ne pas penser aux jours qui s’écoulent, au temps qui s’efface chaque nuit.

Une ombre devant moi.

Une ombre noire aux contours iridescents.

Ma vision se brouille.

Non.

Pas ça.

Non.

La lumière blanche des phares n’éclaire plus l’autoroute.

Rire.

Mon père à côté de moi.

C’est lui qui rit.

Un couteau à la main.

Concentre-toi. Regarde devant.

L’ombre fonce sur moi.

Paralysé.

Aucun bruit.

Mon père murmure : tu n’as jamais été un bon garçon.

Je ne peux rien répondre.

L’ombre est sur la pare-brise.

Ne vois plus rien.

Ne vois plus rien.

Mon père murmure : tu m’as laissé tomber.

Roule. Myriam à Paris.

Mon père dit : lâche le volant.

C’est un ordre.

Ne fais rien.

Ferme les yeux.

Mon père crie sa haine. L’ombre plonge en moi.

Je lâche le volant.

Embardée du véhicule.

Douleur froide.

Estomac glacé.

Mon père murmure : tu dois payer. Autrefois tu m’as dénoncé.

Et me poignarde.

Myriam à Paris.

La voiture bascule. Airbag.

L’ombre rit.

Et me vide de mon sang.

Myriam pleure.

Mon père mort. L’ombre me quitte.

La lumière blanche des phares n’éclaire plus l’autoroute.

 

Sylvain Bonnet

1999


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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.