Querelle d’amoureux




As-tu vu ce que j’ai fait pour toi ? Je t’en prie, ouvre les yeux. Ne prends plus cet air indifférent. Peu d’hommes auraient fait la même chose.

Tes yeux rêveurs et ton visage pâle ne peuvent-ils pas, pour une fois, exprimer autre chose que de l’indifférence ?

As-tu vu tout ce sang que j’ai répandu pour toi ? Aucun homme n’a jamais tué autant juste par amour. Je mérite ta reconnaissance, ma chérie.

 

 

Je sais.

Je sais que je t’ai tué. Un accident, crois-moi. Un stupide accident. Nous avons eu une stupide querelle d’amoureux. Un mot, puis un autre. Tu as menacé de me quitter. Et cette menace m’a rendu fou mon amour. J’ai perdu les pédales, on peut le dire.

Je t’ai frappé. Et oui, ce n’était pas la première fois. Tu t’es défendue d’ailleurs. J’ai toujours aimé ton côté teigneux.  Tu es tellement belle quand tu es en colère. Tu m’as d’ailleurs ému et je t’ai frappé de plus belle. Je sais que j’ai perdu le contrôle. Et tu as fini par tomber. Ta tête a heurté le sol. Un coup sec.

Je me suis penché vers toi, haletant. Je t’ai parlé. Je t’ai secoué. Rien. Devant tes yeux grands ouverts que la vie avait quitté, j’ai pleuré.

Je sais.

Je sais que je t’ai tué. Un accident, crois-moi. Nous avons eu une stupide querelle d’amoureux. Et j’ai tout fait pour rattraper cela.

 

 

Après, je t’ai abandonné. J’ai erré dans la ville. De bar en bar à noyer la douleur de t’avoir tué dans l’alcool.

Au dixième verre a germé une idée folle. Le sang a toujours appelé le sang. Oui, le sang, c’est le pétrole de la vie. Je me suis dit que tu n’étais pas tout à fait morte. Que tu avais besoin de l’énergie du sang pour revenir. Que ce sang, je devais le trouver chez d’autres.

Après avoir cuvé, je suis parti à la recherche de ces autres. Appelons-les mes proies. Arrête de me regarder ainsi, tu veux ? Tu sais bien que j’ai fait tout ça pour toi.

 

 

J’ai commencé par trouver deux prostituées. Je leur ai fait un beau numéro, je les ai amenés chez nous. Quand elles t’ont vue, elles ont crié. J’avais tout prévu. J’ai poignardé la première, puis la deuxième. J’ai recueilli leur sang et te l’ai fait boire pour te redonner vie.

Tu as repris quelques couleurs mais tu n’as pas repris connaissance. J’ai sangloté puis compris. Il te fallait plus de sang, plus de vie.

Debout entre les cadavres des putes, je t’ai juré de réparer ce que je t’avais fait et de te ramener. Puis je suis allé dans la salle de bains, pour me débarbouiller. Puis j’ai changé de vêtements avant de repartir en chasse.

 

 

Je sais.

Je sais que tu te moques de moi. Tout ça pour ça. Je sais que tu te dis : mon chéri, tu as encore surréagi.  Tu aurais dû mieux te contrôler.  Et tu as raison. Tu avais toujours raison.

Tu ne peux pas savoir l’effet que ça m’a fait de te voir morte. Plus rien n’avait de sens. Il fallait que je te ramène. Je le devais, moi qui m’étais juré de te protéger.

Ne te moque pas, s’il te plaît.

 

Je t’ai ramené un vieillard. Saoul, le clodo n’a même pas compris ce qu’il lui arrivait. Boire son sang ne t’a pourtant pas aidé.

Le lendemain, je t’ai trouvé un enfant, un petit garçon. Il était noir, certainement d’Afrique. Je lui ai dit que j’étais prêt à le payer cher s’il faisait quelque chose pour moi. Il a accepté. Je m’en veux parce qu’il m’a pris pour un pédophile. Moi qui suis incapable de toucher à des enfants. Ça a été rapide lorsque je l’ai égorgé devant toi, je ne voulais pas qu’il souffre.

Tu m’as paru reprendre plus de couleurs en buvant le nectar issu de son corps. Mais tu n’es pas revenue.

Qu’importe le nombre mon amour, me suis-je dit. Je suis parti t’en rechercher.

 

 

J’en ai tué une dizaine en cinq jours. Pour toi. Et j’ai échoué piteusement. Tu n’es toujours pas revenue. Et puis ça commence à jaser. Dix disparitions. Des voisins ont vu le va-et-vient. J’ai vu des films et je n’ai aucun doute : on va me trouver.

Tes chairs de plus en plus pâles, l’odeur de mort sont autant de reproches que tu m’adresses quand je te regarde. Oh je sais que j’ai déconné ! Je ferai tout ce que je peux pour me rattraper. Dis quelque chose.

Dis quelque chose.

 

 

Je crois que j’ai compris. Je viens d’avoir comme une illumination. Bien sûr qu’il te faut du sang. Mais pas n’importe lequel.

Il faut un lien avec toi.

J’ai tenu à repenser à chacune de mes victimes. A chacun, j’aimerai dire que je m’excuse. Ils ne m’avaient rien fait. Mais c’était pour toi… en plus leurs corps ont été durs à faire disparaître…

L’émotion…

Tiens, je me suis ouvert les veines pour toi. De mon poignet coule le pétrole rouge de ma vie. Bois-le et reviens moi mon amour. Je sais que j’ai merdé. Je te promets de m’améliorer.

Reviens, je t’en prie.

 

Sylvain Bonnet

Décembre 2009


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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.