Des bleus à l'âme, Françoise Sagan

Tout commence par : « J’aurais aimé écrire : « Sébastien montait les marches quatre à quatre, en siflant et en soufflant un peu. » Cela m’aurait amusée de reprendre maintenant les personnages d’il y a dix ans (…) ».
Voilà donc une drôle de mise en abîme : la petite critique littéraire qui ouvre les guillemets pour citer une partie du livre où l’auteur s’exprime en citant lui même une partie de son livre. Voilà donc le motif de ce petit ouvrage de 189 pages. Sagan s’interrompt elle-même au beau milieu de son travail et le commente sur le papier en interpellant parfois le lecteur, laissant couler dans l’encre de sa machine à écrire les vapeurs de réflexions quasi-philosophiques.
Le lecteur est donc témoin d’une histoire qui se construit, escorte d’un oeil attentif ce que Sagan considère comme nécessaire ou inutile à sa petite fable, bénéfique ou néfaste à ses personnages.
Parlons de ces derniers justement. Françoise Sagan se surprend parfois à en oublier un en route, comme ce monsieur Bouldot (p.156). Prise de remord pour cet homme qu’elle a rendu momentanément fou ou simplement séduit par la nuque d’Eleonore (on ne le saura jamais), elle lui invente un passé surgi de sa subite inspiration. Pour lui donner un peu de consistance et se faire pardonner, elle tisse alors les raisons de sa présence auprès des deux Suédois, à la terrasse d’un café. Comme par hasard il se trouve là, décrète-t-elle, par un soudain goût de liberté, et de vacance. Un vacancier vacataire donc, qui reste un personnage que l’auteur peut mettre dehors à tout moment, en l’affectionnant malgré tout.
Car elle les aime ses personnages. Des bleus à l’âme a été écrit de mars 1971 à avril 1972. C’est un temps assez long pour apprivoiser ses créatures et se laisser prendre au jeu de l’amitié. Les livres sont comme « des enfants », nous dit Sagan, que les lecteurs ont l’audace de juger ou de lapider en une phrase. Ainsi, on apprend que ceux qui sont le plus appreciés sont Bonjour Tristesse et Château en suède. Et les autres alors ? Peut-être des « canards boiteux », de pauvres petits ouvrages sans ouvrage, sans nul doute.
Sagan expose une très belle manière de broder l’histoire, qui se construit davantage en fonction des besoins et des attentions à apporter à ses marionnettes, prenant garde au chemin que son écriture prend, plus encore qu’à celui qu’elle débroussaille pour Eleanore et Sébastien : « Eléonore et le jeune homme dansaient dans une boîte de nuit… Catastrope ! Qu’ai-je dit ? Me voici retombée dans le petit monde de Sagan et des boîtes de nuit… ». Ainsi donc elle fait preuve, jusque dans ses travaux d’écriture, d’une autodérision. Elle se moque d’elle-même et se rejette en dehors de l’histoire qu’elle construit, quand, dans un même temps, elle s’y invite et s’y installe outre mesure par  des monologues aussi divers qu’elle en qualifiera son texte de « bizarroïde ».
Paradoxe de Sagan donc, que celui d’écrire un roman qui n’en est pas un, en faisant mine de vouloir préserver ses personnages de son propre mode de vie. Le lecteur se surprend immanquablement à préférer les récits personnels de l’auteur, se fichant après tout du champagne et de la flemme des deux Suédois, frère et soeur incestueux, du suicide de Robert, de la détresse amoureuse de Bruno. Ils apparaissent tout aussi ennuyeux, dans leur vie en marge, tantôt pris en charge par un ami généreux, tantôt s’invitant chez de riches aristocrates, tout aussi ennuyeux donc, que le récit de Sagan est généreux et captivant. Elle nous invite dans cet espace confiné de l’écriture avec simplicité.
Elle en devient touchante, sans cette dernière anecdote du roman, qui permet de prendre toute la mesure de la véritable dimension fictionnelle du livre : dans un ultime chapitre, elle raconte sa rencontre avec les personnages de son histoire. Si de la fiction au réel, votre coeur balance, alors sachez retenir que l’un alimente l’autre, et vice-versa. C’est ce qu’il faut retenir semble-t-il, de cette petite leçon de littérature à la Sagan.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.