Entretien avec Harold Cobert (Un hiver avec Baudelaire)

Philippe perd tout, et se retrouve SDF. Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

L’idée m’est venue à la suite d’un documentaire consacré au Fleuron Saint-Jean, la péniche qui accueille les SDF avec leurs chiens dont il est question dans ce roman. Je suis tombé dessus par hasard, fin novembre ou tout début décembre 2007. Dans le sujet, on voyait notamment Pascal, un sans abri, et sa chienne, Jessica, une petite bâtarde, auxquels j’ai dédié le livre. Pascal expliquait qu’elle l’avait sauvé : sans elle, disait-il, il se serait déjà foutu en l’air. Le drame, c’était que Jessica était atteinte d’un cancer. L’opération étant chère, il envisageait de prendre une autre chienne, plus jeune, pour que Jessica la forme avant de partir pour son dernier voyage. Il y avait entre eux une charge d’amour extraordinaire. J’étais bouleversé. Puis, quelques semaines plus tard, hanté par cette histoire, je me suis rappelé la citation de Baudelaire extraite des Bons Chiens. Les deux éléments se sont télescopés, et le roman m’est apparu. Ses personnages, sa structure, son écriture. Je me suis mis au travail. Il y avait pour moi une véritable urgence à écrire cette histoire.

Le lendemain de la diffusion du reportage, les dons ont afflué massivement. Ils ont permis d’opérer Jessica, et de la sauver. Une Française qui vit en Espagne les a même accueillis pendant la convalescence de la rescapée.

Tout se passe comme si vous aviez voulu que Philippe touche le fond pour pouvoir rebondir. Pourquoi l’emmener si loin, et le lecteur avec ?

On n’écrit pas un livre sur les SDF et l’engrenage qui conduit à la misère en restant confortablement assis chez soi. S’il y a un certain nombre de lectures à effectuer et de documents à compulser, on ne peut pas faire l’économie d’aller à la rencontre de celles et ceux qui dorment sur le trottoir. J’ai donc passé beaucoup de temps avec eux, la journée, la nuit, m’asseyant à leurs côtés, avec un sandwich, une bière, des cigarettes ou un peu de monnaie, et je leur ai donné ce que nous leur refusons malheureusement trop souvent : du temps, de l’attention, de l’écoute, une existence dans le regard de l’autre. De leurs parcours de vie ressortaient deux choses. La première, c’est que tout peut basculer très vite, beaucoup plus vite qu’on ne le croie. Pour certains, quinze jours avaient suffi pour qu’ils se retrouvent définitivement jetés sur le bitume. La deuxième, c’est que la spirale dans laquelle ils s’étaient retrouvés aspirés est un véritable siphon : elle ne les avait pas lâchés avant de les avoir rincés et essorés totalement. Il me semblait important de rendre compte de cette réalité, et donc d’entraîner Philippe jusqu’au fond du gouffre, mais en l’amenant juste à la lisière du point de non-retour, l’alcool. Car le moment où les SDF commencent à boire est la véritable limite d’Orphée : une fois franchie cette frontière invisible, ils ne reviennent plus. L’esprit se met à dérailler, le corps lâche, et chaque gorgée supplémentaire les stigmatise, tant corporellement que psychologiquement, et les enfonce un peu plus dans le cercle infernal. Il faut savoir que, parmi toutes celles et tous ceux qui sont aujourd’hui à la rue, seulement 2% réunissent les conditions objectives pour pourvoir un jour s’en sortir. Pour que la renaissance de Philippe soit vraisemblable, il me fallait arrêter sa chute à cette lisière fatale, mais il me fallait l’amener jusque-là.

Avez-vous cette peur-là, celle de tout perdre ?

Oui, j’ai cette peur-là. Je l’ai d’autant plus que, il y a de cela quelques années, j’ai craint, moi aussi, de finir à la rue. À l’époque, j’avais travaillé comme scénariste interne et directeur littéraire dans une petite boîte de production qui finançait ses projets grâce à leurs activités dans le multimédia. La bulle Internet a explosé, ils ont fait faillite. Comme j’avais été rémunéré pendant presque trois années en droits d’auteur, je n’avais droit à rien. J’avais beau avoir été mensualisé et avoir perçu l’équivalent d’un salaire, le statut de cette rémunération ne m’ouvrait aucun droit en termes de chômage. En France, trois catégories sont les enfants pauvres de la création : les photographes, les artistes plasticiens, et les auteurs. Si beaucoup de professions connexes vivent des retombées de leurs activités, très peu personnes appartenant à ces trois catégories réussissent à vivre exclusivement de leur travail. Je me suis donc retrouvé au RMI. L’engrenage s’est déclenché : je ne trouvais plus que des petits boulots mal payés, ou payés « au black », ce qui me repoussait lentement vers la marge séparant notre pas-de-porte de la rue au-delà. Je naviguais à vue, au jour le jour, l’angoisse chevillée au corps. Mais j’ai eu de la chance, beaucoup de chance. À chaque fois que ma situation semblait foutue, un job me sortait la tête de l’eau. Et puis, je n’étais pas seul. Je pouvais compter sur le soutien, même modeste, de ma famille, ce qui n’est que très rarement le cas de celles et ceux qui se retrouvent à la rue. Aujourd’hui, j’ai une visibilité professionnelle d’un peu moins d’une année, mais je sais que les jours de vache maigre peuvent revenir. Avoir flirté de très près avec la précarité m’a rendu particulièrement sensible et réceptif à ce sujet.

Quand on lit votre livre, on a le sentiment que l’homme est petit, et qu’il ne possède rien tout à fait. Est-ce votre philosophie ?

C’est en tout cas mon mode de vie ! Et une réalité que les turbulences sociétales que nous traversons actuellement nous rappellent chaque jour un peu plus.

Le chien errant s’appelle Baudelaire. C’est un peu le grand héros du livre. Pourquoi l’avoir appelé ainsi ?

Tout d’abord, à cause de la phrase de Baudelaire placée en exergue du roman, qui a été, avec le documentaire consacré au Fleuron Saint Jean, l’élément déclencheur de l’écriture. Ensuite parce que, d’une manière symbolique, ce chien errant ramène de la beauté et de la poésie dans le monde et dans la vie de Philippe. Et puis, qui a mieux chanté la ville, les miséreux, les laissés pour compte, les âmes errantes et crépusculaires que Charles Baudelaire ?

Qui, du chien ou du poète sauve la situation? L’animal ou la littérature ?

Les deux ! Le chien, parce que, souvent, lorsque les SDF en ont un, on les voit au lieu de les zapper de notre champ de vision. Notre regard s’arrête d’abord sur l’animal, ricoche ensuite sur lui et se porte enfin sur l’homme à côté de lui. De plus, ici, Baudelaire est un irrésistible corniaud. Les commerçants de son quartier l’adorent, il a tout un réseau de petites combines dont finit par bénéficier Philippe. Il est le trait d’union entre un homme qui a pratiquement perdu toute humanité et l’humanité. Il ramène de la poésie dans le monde décharné de Philippe. Dans son sens commun, tout d’abord, en y réintroduisant de la compagnie, de la douceur, de la beauté, de la chaleur des autres humains avec lesquels il met Philippe en contact. Dans le sens étymologique, également, son sens grec d’« action de faire », puisque que, grâce à lui, Philippe retrouve la force de se battre pour s’en sortir. Quant à la littérature, elle raccroche Philippe à sa fille par le biais du conte qu’il lui racontait tous les soirs avant d’être à la rue, elle le raccroche à ce qui fait de lui un père et un homme.

Philippe se retrouve confronté, à une bourgeoisie versaillaise dépourvue de compassion et d’humanité et c’est un chien qui vient au secours de l’homme. Pourtant, votre roman échappe aux clichés. Comment l’expliquez vous ?

Sans doute parce que je ne théorise ni ne commente la trajectoire de Philippe pour essayer de la dérouler à la fois au plus près, au plus juste et au plus simple. Je ne rentre pas dans un discours manichéen de la lutte des classes, où les riches sont des salauds et les pauvres des gentils. Et, surtout, le point de vue et l’écriture adoptés m’en ont, je l’espère, préservé. J’ai en effet choisi ce qu’on pourrait appeler une écriture externe, me refusant à toute omniscience ou à tout discours indirect libre pour ne décrire que des actions et ne rapporter que des paroles brutes. Pas de « pensa-t-il » ou de « songea-t-il ». Pas de « il a froid », mais « il grelotte » ; pas de « il a mal au dos », mais « il se frotte le dos en grimaçant ». Mon objectif était de refuser la facilité du pathos, qui me semblait obscène pour traiter un tel sujet, loin de la dignité que ces femmes et ces hommes méritent justement qu’on leur rende. En bref, ne pas fabriquer l’émotion, mais la laisser naître d’elle-même.

Tout le livre comporte des références plus ou moins implicites. Il y a Baudelaire bien sûr, mais on pense aussi au Voyage au bout de la nuit, de Céline, car votre livre ausculte la société d’aujourd’hui par la fiction. On pense aussi à Beckett, et des figures telles que Mercier et Camier, ou Vladimir et Estragon. Mais en fait d’où vient votre inspiration ?

Merci pour ces comparaisons ! Je puise mon inspiration dans le monde et la société qui nous entourent. J’observe beaucoup. Dans mon premier roman, Le reniement de Patrick Treboc, je mettais en scène une satire de la société du spectacle avec, en soubassement, une critique des multiples reniements de la génération des baby-boomers. Dans celui-ci, je voulais disséquer à la fois le processus qui conduit à la misère et la manière dont on traite cette dernière. En ce qui concerne mes influences, vous avez raison de citer Céline et Beckett. Dans mon panthéon littéraire, il y a aussi, pêle-mêle, Bret Easton Ellis, Bukowski, Fitzgerald, Voltaire, Montesquieu, Vivant Denon, les trois grands « La » du XVIIe (La Fontaine, La Rochefoucauld, La Bruyère), Baudelaire, Wilde, Camus, Hesse et Dostoïevski.

L’une des dernières scènes se passe sur le pont des arts. De votre part, on aurait pu s’attendre au Pont Mirabeau…

Vous faites allusion à ma thèse de doctorat sur Mirabeau. Mais, comme Nietzche, « je ne pourrais croire qu’en un Dieu qui saurait danser », d’où le Pont… des Arts ! Et puis, j’aime ce pont qui relie les deux rives de Paris ainsi que cette étrange ligne de filiation culturelle et artistique qu’il trace entre le Louvre et l’Académie française. Pour moi, c’est là que l’on trouve l’une des plus belles vues de la capitale, l’une des plus chargées d’histoire et de littérature, même si elle fait un peu carte postale. Quand je suis arrivé à Paris pour mes études, mon oncle, qui est photographe, m’avait dit que c’était l’un des rares endroits où les yeux respirent. Dans le reste de la ville, notre œil est toujours arrêté par un mur, une voiture, quelque chose ou quelqu’un. Là, il peut courir loin sans que rien ou presque ne l’arrête, un peu comme face à l’horizon, au bord de l’océan.

Pouvez-vous nous parler du Fleuron Saint Jean ?

Le Fleuron Saint Jean est une péniche reconvertie en une structure d’accueil extraordinaire et unique. Elle est la seule qui accepte les SDF avec leurs chiens. À bord du Fleuron, il y a cinquante places, dont la moitié est réservée aux sans domiciles avec des chiens. L’ensemble est géré par les Œuvres Hospitalières de l’Ordre de Malte et 30 Millions d’Amis. Dans les cabines et sur le pont, les SDF sont des « passagers », qui peuvent rester à bord vingt-huit nuits de rang pour prendre réellement le temps de souffler un peu et de recouvrer quelques forces. S’y trouvent également un service vétérinaire gratuit et un service d’assistance sociale pour les aider dans leurs démarches de réinsertion. Le soir, tous dînent ensemble. Ils sont servis par des bénévoles qui se relaient tous les soirs. Certains sont en cuisine, d’autres au service, et l’un d’eux est présent à chaque table pour animer la conversation et favoriser les échanges. Après le repas, pas de télé, mais des jeux de société pour encourager la sociabilité. L’accueil a lieu toute l’année, alors que les autres centres ne sont ouverts que de début novembre à début mai.

Une autre péniche est sur le point d’ouvrir sa coque à Asnières, Le Fleuron Saint Michel. Elle accueillera trente SDF pendant plusieurs mois.

Ce que je trouve formidable, c’est cette vision à plus long terme que celle, certes nécessaire, immédiate et d’urgence que proposent les autres centres. Et cette caractéristique unique d’accueillir les SDF avec leur chien au lieu de les forcer implicitement à refuser d’aller dormir dans un centre pour ne pas abandonner leur compagnon d’infortune. C’est pour toutes ces raisons que je reverse une partie de mes droits d’auteur de ce roman au Fleuron Saint Jean. De la même manière qu’on n’écrit pas un livre sur les SDF en restant confortablement au chaud chez soi, on ne publie pas un tel livre sans rendre un peu à toutes ces femmes et à tous ces hommes ce qu’ils vous ont donné.

Et si vous étiez sur une île déserte, quel livre emporteriez-vous ?

Les Frères Karamazov de Dostoïevski. Je le relis tous les ans à Pâques. Il est mon absolu en termes de roman.

[Entretien publié dans le Magazine des Livres, en 2009.]

Le prochain ouvrage d’Harold Cobert sera publié aux Editions Héloïse d’Ormesson au mois d’août. Il s’intitule L’entrevue de Saint-Cloud.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.