La Chamade, de Françoise Sagan

J’ai eu la chance, il y a quelque temps, de lire cet ouvrage dans son édition originale. On m’a offert ce livre de chez Julliard, paru en 1965, pour noël. Il se trouve que c’était une pure coïncidence : lors de l’achat, la personne n’avait pas demandé particulièrement la première édition mais au contraire, pour quelques euros de moins, une édition d’occasion. On sait que J’AIME les livres d’occasion, car ayant été manipulés, ils sont plus souples.
Deux fois plus heureuse, je constate que cette édition est non seulement plus souple par l’âge, mais également par sa forme : les anciens livres Julliard sont de ces pages fines qu’on doit presque découper avant de lire. Poussant plus avant mon inspection, je constate une chose très étrange : la toute première page a disparu.
Alors me voilà partie dans des rêveries sans fin. Moi qui ne suis pas adepte des autographes (je n’en demande jamais pour moi-même, toujours pour mes proches), je m’imagine que l’ancien propriétaire du livre s’est séparé de l’ouvrage par besoin d’argent (Sagan avait TOUJOURS besoin d’argent), et qu’il a conservé, scrupuleux et culpabilisé, la première page où figurait l’antique dédicace de l’auteur.
Me voici donc (peut-être) en possession d’un livre de Sagan, que l’auteur aurait tenu entre ses mains. Imaginez le voyage du livre depuis 1965 !
Une dame se voit offrir par son mari aimant un livre. C’est un sacrifice à l’époque. Comment je sais qu’il s’agit d’un cadeau ? Mais l’étiquette sur le prix bien sûr !! La VIEILLE étiquette qui DEMEURE sur le prix.
Le mari s’est présenté un jour devant Françoise Sagan, 29 ans, lui tendant le livre en disant « C’est pour ma femme ». Sans le savoir, il aura déçu les espoirs de la petite française : elle espérait tant être lue AUSSI par les hommes. Ce qui en fait se réaliste, puisque le mari attentif a lu tous ses livres en cachette.
C’est une première édition : l’ouvrage vient de sortir, et il coûte 15 francs. C’est beaucoup. Mais tant pis. (glurp).
La jeune femme (oui on va dire qu’elle était jeune, car de toute façon, Sagan insupportait les plus agées) est comblée, le lit d’une traite, puis le conserve précieusement avec deux ou trois autres succès dans sa table de nuit. Ou bien elle a toute la collection Sagan, allant de Bonjour Tristesse à Les merveilleux nuages, soit déjà 6 titres jalousement gardés dans l’arrière cuisine, où personne ne va jamais. Ou bien elle lit beaucoup, et possède une quarantaine d’ouvrages dans le buffet.
Bref, il se trouve que La chamade va maintenant sommeiller quelque temps, le temps de faire quelques enfants, ce qui prendre BEAUCOUP de temps, et empiète sur ce temps sacré de la lecture.
Nous sommes alors parvenus en 1990 en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Les enfants ont respectivement 18, 20, 23 et 25 ans. La maman en a 50, a fait mai 68 enceinte, et quand elle voit ce que ses enfants écoutent comme musique aujourd’hui, elle se dit que le monde court à sa perte. Son mari est parti avec une pépète, ses enfants sont pour les plus anciens reconnaissants pour les deux derniers totalement ingrats.
Le plus vieux, ou plutôt la plus vieille (rectification en direct de l’auteur), car ce ne peut être qu’une fille, hérite en 2005, après le décès prématuré de maman en septembre 2004 (même mois, même année que Sagan), de toute sa collection de livres : c’est la seule à vraiment lire dans la famille.
Mais elle a fait des placements boursiers peu convainquants, catastrophiques même. Elle a toujours aimé joué, mais elle avoue qu’elle n’aurait jamais dû jouer avec la bourse. En décembre 2008, la crise s’annonce rude. Prise de peur, elle vend les livres de maman. Elle doit de toute façon déménager dans un appartement plus petit si elle veut continuer à se nourrir, et à nourrir son chat. En temps de crise, elle sait gérer les priorités. Prise ensuite de culpabilité, au moment d’envoyer l’ouvrage, elle conserve la page dédicacée, dont elle ne connait pas l’histoire.

Voilà. Je n’ai rien dit sur La chamade. C’est l’histoire de Lucile, Antoine, Charles… de jeunes gens qui se font entretenir par d’autres plus agés, plus expérimentés, jaloux ou sages, protecteurs presque périmés. S’il fallait retenir un passage en particulier, d’une beauté implacable, ce serait le moment où Charles dit à Lucie qu’elle peut le quitter pour Antoine, un jeune loup plus jeune que lui. D’ailleurs, je vous rapporte ses paroles d’une grande sagesse :

« Je le savais. (…) Je pensais que ce serait sans conséquence. Voyez-vous, j’espérais…(…) Il faut que vous compreniez bien que je vous aime. Ne pensez pas que je vais me consoler de vous, ni vous oublier, ni vous remplacer. Je n’ai plus l’âge de ces substitutions. (…) Voyez-vous, Lucile, vous me reviendrez : Je vous aime pour vous. Antoine vous aime pour ce que vous êtes ensemble. Il veut être heureux avec vous, ce qui est de son âge. Moi, je veux que vous soyez heureuse indépendamment de moi. Je n’ai qu’à attendre. (…) De plus, il vous reprochera ou il vous reproche déjà ce que vous êtes : épicurienne, insouciante et plutôt lâche. Il vous en voudra forcément de ce qu’il appellera vos faiblesses ou vos défauts. Il ne comprend pas encore que ce qui fait la force d’une femme, c’est la raison pour laquelle les hommes l’aiment, même si cela couvre le pire. Il l’apprendra avec vous.  Il apprendra que vous êtes gaie, et drôle et gentille parce que vous avez tous ces défauts. Mais ce sera trop tard. Du moins, je le crois. Et vous me reviendrez. Parce que vous savez que je sais. (…) Je ne cherche pas à vous retenir, ce n’est pas la peine, n’est-ce pas. Mais rappelez-vous bien ceci : je vous attends. N’importe quand. Et quoi que vous vouliez de moi, sur n’importe quel plan, vous l’aurez. »

Etrange figure de l’homme quitté quittant non ? Cette scène, où Charles est immobile face à Lucile qui n’en croit pas ses oreilles, partagée entre joie et désespoir, est d’une intensité remarquable. Sagan semble avoir tout compris de l’amour, à 29 ans. De l’amour et de la vie, et de la mort : on est seul à chaque instant : dans la foule, dans l’amour, dans la mort, dans l’attente, dans l’espoir ou l’angoisse. Et si l’on aime l’autre, c’est pour ce qu’il est et non pour ce qu’il est avec l’autre. Mais elle a tout dit.

Sachez juste que ceux qui aiment Sagan aimeront bien sûr celui-ci, et que ceux qui ne la connaissent pas voudront lire les autres… J’ai adoré. C’est en général ce que je dis des très bons romans. :o )

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.