Une oeuvre en forme, à propos d'Une forme de vie, de Amélie Nothomb

« Ce matin-là, je reçus une lettre d’un genre nouveau ». Tel est l’incipit du dernier roman d’Amélie Nothomb, laconique, plantant une action dans un espace qui n’existe pas, un matin indéterminé : en somme, un événement qui se suffit à lui-même et nous interroge aussitôt par son aspect énigmatique. Mais de quoi s’agit-il exactement ?

Melvin Mapple, soldat américain en poste en Irak, écrit à Amélie Nothomb afin de lui parler de son obésité. Selon lui, c’est un drame qui touche une grande partie des troupes américaines. Il confie de manière improbable — à un auteur francophone, rappelons-le — le phénomène d’obésité suscité par l’armée américaine soignant le mauvais moral des troupes à coups de hamburgers, afin de placer les obèses en première ligne. Il dénonce donc un complot de fabrication massive de boucliers humains. Dès le premier chapitre, on repère la graine d’absurdité qui fait le charme des romans de Mademoiselle Nothomb.

Mais ce dernier né, si l’on ne le devine pas d’emblée avec la mise en bouche située en quatrième de couverture, a cela de particulier qu’il est épistolaire, et s’il est bien un genre dans lequel on attend des réponses, c’est celui-ci. Amélie Nothomb ne se prive donc pas du privilège de la répartie, d’autant qu’elle se trouve dans sa propre auto-fiction. Tour à tour étonnée, choquée, blasée puis naïve -sa principale qualité, celle qui la rend si attachante, l’auteur offre un florilège de drôleries sur l’art de l’épitre, comme art du pire. Ainsi apprend-on qu’il convient, lorsqu’on écrit au seul écrivain qui peut se targuer d’avoir deux mille correspondants réguliers parmi ses lecteurs, de n’envoyer qu’un seul feuillet, et recto-verso s’il vous plaît. Qui, en effet, peut se vanter de tenir des propos valant plusieurs feuillets rectos en ces temps de crises forestières ? Et puis… c’est qu’Amélie a du boulot !
On pourrait penser que ce roman est l’occasion d’un véritable pugilat du lecteur, dans lequel Amélie Nothomb se prend encore – cf. Métaphysique des tubes – pour Dieu donnant des leçons, prodiguant modes d’emploi et consignes. D’aucuns seraient tentés de se sentir visés, voir vexés. Et alors quoi ? Est-ce une fiction oui ou non ? Après tout, si l’auteur consacre déjà du temps à ses lecteurs, pourquoi leur consacrerait-elle de surcroît un roman qui leur parlerait d’eux ?

Une forme de vie est avant tout une véritable création. Melvin Mapple, ne l’oublions pas, n’est ni le lecteur idéal, ni le correspondant rêvé, ni le boulimique parfait : mais c’est une création d’Amélie Nothomb, à n’en point douter, et pour cette raison, il est tout de même un peu tout cela à la fois dans le sens où Une forme de vie est son temps, son lieu, son action. Pourquoi créer un personnage tel que Melvin ? Telle est la question…

Melvin Mapple est peu à peu convaincu par l’auteur qu’il est l’artisan d’une œuvre monumentale s’il en est : son propre corps, triplé du gras qu’il génère en se goinfrant. Elevé au rang d’œuvre d’art vivante, mouvante, Melvin échappe peu à peu à l’auteur qui part donc à la reconquête de son correspondant. Car c’est bien cela : Une forme de vie est en somme l’histoire d’une rencontre entre deux œuvres imbriquées l’une dans l’autre. S’agit-il pour Amélie Nothomb de donner un peu de son pouvoir à ses personnages ? S’agit-il au contraire d’asseoir davantage son pouvoir de romancière ?

Un événement improbable — disons, un élément perturbateur — vient malmener la très attendue rencontre. Qui a dit que les américains sont prévisibles ?

Amélie Nothomb apparaît dans ce roman sous son jour le plus intime. Jamais elle n’aura été plus honnête avec son lecteur que dans une auto-fiction la confrontant avec un des leurs. Jamais elle n’aura été plus honnête avec elle-même qu’en admettant préférer fuir son ouvrage plutôt que de s’y confronter. Déjà, ses précédents romans appelaient les vacances, le repos. Une forme de vie semble crier « à l’esclavage ! » Jamais elle n’aura été plus juste, en démontrant que c’est en se soumettant à l’œuvre, en acceptant de s’en constituer prisonnière, qu’elle s’en échappe encore le mieux.

C’est un très grand Nothomb, émouvant, sincère, drôle, et donc, passionnant. Une forme de vie, c’est le moment où le désir, la création, la réalité, et l’abandon se déchirent puis s’accordent, pour donner sens à l’œuvre d’art. Et c’est beau.

Une forme de vie, Amélie Nothomb, Editions Albin Michel, Aout 2010, 169 pages, 15,90 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.