« Tout est terriblement proche », Entretien avec Jérôme Ferrari

À l’occasion de la publication de son quatrième roman chez Actes Sud, Jérôme Ferrari a accepté de revenir avec nous sur les thèmes de son oeuvre, sur la relation qu’il entretient avec l’écriture. Rencontre avec un auteur soucieux de vérité.

Dans votre ouvrage, il est question de la guerre d’Algérie, et de la résistance opposée par l’ALN (l’Armée de Libération Nationale) à l’envahisseur français. Vous avez déjà évoqué cette période chaotique dans vos précédents romans, et vous avez enseigné à Alger durant quatre ans. Qu’avez-vous vu de si obsédant là-bas ?

Jérôme Ferrari. Je n’ai rien vu. Rien de remarquable. J’ai simplement vécu dans un pays et auprès de gens auxquels rien ne me liait a priori et dont je garde encore aujourd’hui une nostalgie inépuisable. Il y a quand même un événement précis qui m’a vraiment marqué : les attentats du 11 mars 2007. Une tristesse terrible est tombée sur Alger, une tristesse dont j’ai su que je ne pourrai jamais la comprendre totalement parce qu’elle renvoyait à des décennies de tragédie qui m’avaient été épargnées, à un acharnement du malheur que je ne pouvais, au mieux, qu’imaginer. Je me rappelle combien ma propre tristesse et ma compassion m’ont paru dérisoires, presque déplacées.

Avez-vous longtemps été habité par l’histoire du Capitaine Degorce, Andreani et Tahar avant, pendant, et après l’écriture du livre ?

Jérôme Ferrari. Oui, pendant longtemps. J’ai dû laisser mûrir cette histoire, attendre que les personnages prennent corps et m’éloigner suffisamment des événements historiques avant de pouvoir commencer à écrire. C’est surtout ça qui a été long et difficile. Je ne voulais absolument pas écrire un roman à clés. Et si l’arrestation de Larbi Ben M’hidi, en 1957, a sans aucun doute joué pour moi le rôle d’élément déclencheur, Où j’ai laissé mon âme est bien un texte de fiction.

Justement, que représente à vos yeux, dans votre vie, ce lien indéniable avec la fiction ? Est-ce, pour l’auteur, un moyen de prendre ce recul nécessaire ?

Jérôme Ferrari. Je pense que la fiction, au moins telle que je la conçois, ne prend pas le contre-pied du réel : elle le purifie, dans un sens chimique, et le rend visible. C’est pourquoi un roman entretient toujours un rapport très spécial avec la vérité, pas l’exactitude : la vérité. Il ne s’agit pas de prendre du recul mais, au contraire, de s’approcher le plus possible de quelque chose qui, sans la fiction, serait resté lointain et abstrait. Peut-être est-ce une pure illusion, d’ailleurs, un exercice tout à fait vain ; c’est quelque chose qui m’inquiète souvent. Et puis, au-delà de l’exercice de l’imagination, il y a aussi, il y a surtout, tout le travail d’écriture. C’est surtout l’écriture qui rend visible et je crois que c’est la raison pour laquelle il est absolument impossible de dissocier, même théoriquement, le fond de la forme.

Dieu revient également beaucoup dans vos œuvres. Cette fois, il est un peu la tentation d’une échappatoire qui échappe à celui qui désire être absous, et qui au fond, ne porte plus aucune foi.

Jérôme Ferrari. Il était très important pour moi que le capitaine Degorce soit profondément chrétien et qu’il expérimente une situation où la foi se vide lentement de sa substance et ne lui est d’aucun secours. C’est pourquoi il est devenu incapable de prier et ne peut plus que lire dans la Bible des versets qui lui semblent le rejeter ou l’accuser. Le problème de Degorce est bien celui de l’absence de foi, à commencer par la foi dans le sens de sa mission. Il sait qu’il tient le mauvais rôle comme le Pilate de Boulgakov sait qu’il fait un « vilain métier ». Et, dans ce sens, le capitaine Degorce envie infiniment son prisonnier.

Le titre, Où j’ai laissé mon âme, résonne étrangement à la fin de la lecture du livre. Comme si c’était vous, Jérôme Ferrari, qui aviez laissé votre âme dans cette écriture si puissante, qui semble vous avoir fait violence et émeut à chaque chapitre.  Est-ce un peu le cas ?

Jérôme Ferrari.  L’écriture m’a effectivement fait violence. Surtout les monologues du lieutenant Andreani. Je tenais à ce que son discours de justification de la torture soit absolument rationnel et qu’il soit à la fois impossible d’y adhérer et de le réfuter. Et pour prendre la voix d’Andreani, il me fallait aussi puiser dans des ressources obscures qui sont, je crois, présentes en tout homme mais qu’il est très désagréable de solliciter, le genre de choses qu’on préfère ignorer et que la vie que nous menons nous laisse habituellement le luxe d’ignorer. Le genre de choses qui fait qu’il est possible de se mettre dans la peau d’un bourreau. Le premier chapitre écrit, j’ai vraiment ressenti un malaise, presque du dégoût. Heureusement, c’est une sensation qui s’est dissipée au fur et à mesure que le roman avançait.

Le lecteur prend conscience, dès les premières pages, de ce qui l’éloigne de ce que vous décrivez : l’égoïsme et le désintérêt. Ce qui s’est passé est atroce, et se produit encore de nos jours, mais tout est terriblement loin de nous et ce fait nous soulage. Cet appel à la conscience était-il volontaire ?

Jérôme Ferrari.  Chaque événement historique est singulier, c’est entendu, mais, en écrivant ce roman, je ne pensais pas seulement à l’Algérie. Car chaque événement historique met aussi en scène la permanence de quelque chose que je ne vois pas comment appeler autrement que la nature humaine. Je crois au pouvoir de la peur, et je suis certain que, gouvernés par la peur, la plupart des hommes sont prêts à cautionner n’importe quoi, notamment la torture, et à se transformer éventuellement eux-mêmes en tortionnaires et en bourreaux. Il n’y a pas, dans mon roman, de message moraliste mais je voudrais faire sentir au lecteur que non, tout n’est pas terriblement loin de nous. Tout est terriblement proche.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

Portrait © D.R. Actes Sud

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.