Entretien avec Frédérique Deghelt (Janvier 2009)

ENTRETIEN avec Frédérique Deghelt pour son ouvrage « La grand-mère de Jade » paru chez Actes Sud en janvier 2009

Frédérique Deghelt accepte de répondre à mes questions avec simplicité, générosité et confiance. Son livre se lit presque comme un conte, avec bonheur, surprise. Femme de voyages et de senteurs, elle explique que l’écriture l’emmène où elle ne s’attend pas à aller, que son personnage n’a rien à voir avec elle : Frédérique Deghelt est comme ses textes, pleine de surprises.

Dans votre livre, Jade sauve sa grand-mère de la maison de retraite, en l’accueillant chez elle. Elles ont 50 ans de différence. Qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire ?

Comme toujours des personnages qui m’ont interpellée. Deux femmes liées par le lien du sang et qui s’aimaient sans vraiment se connaître. Elles se choisissaient en obéissant aux hasards et aux turpitudes de la vie… Au début je ne savais que cela d’elles, le résumé qu’on pourrait en faire aujourd’hui. J’avais une ligne de départ. Ensuite j’ai écrit pour connaître la suite !… C’est ce que j’aime faire : écouter, me laisser écrire… J’ai laissé Jade et Jeanne me raconter leur histoire.

Pour vous, écrire des romans c’était un passage nécessaire en tant que journaliste ?

Pas du tout. Cela n’avait rien à voir. J’écrivais bien avant d’être journaliste. À dire vrai je n’ai jamais fait le moindre rapport entre les deux. J’écris depuis l’âge de douze ans, sans avoir jamais pensé que je serai romancière et en revanche j’ai voulu être journaliste… Au début j’ai commencé à travailler dans la photo de reportage, les agences puis j’ai écrit des articles dans les journaux et très vite j’ai choisi la télévision. Je ne me suis jamais projetée dans l’écriture d’un roman. J’écrivais des textes, puis un jour, le premier roman est venu…
Et je crois qu’on peut tout à fait avoir une vie de journaliste pleine et réalisée sans jamais écrire le moindre roman. Chacun son histoire.

Vous retrouvez-vous un peu dans le personnage de Jade, car… elle est journaliste, elle voyage…

Jade est journaliste de presse écrite comme je le fus un temps. Mais je parle très peu de ses voyages dans le livre et à son âge, j’étais déjà mère et ne me posais plus les mêmes questions… Je peux bien sûr plus facilement parler de ce métier que d’un autre, mais la comparaison s’arrête à peu près là. J’ai souvent croisé des journalistes trentenaires qui étaient des exemples vivants de ce qu’est Jade dans le roman. Ce qui ne veut pas dire que les personnages ne se nourrissent pas de ce que nous sommes… Ils le font sans demander notre permission et s’affranchissent aussi de notre envie d’appropriation.

Ses voyages lui inspirent des odeurs, des saveurs, des couleurs. Votre livre également : pas un chapitre sans une allusion à l’olfactif. C’est plutôt agréable… c’est important pour vous ?

Très important. C’est la chair des personnages, ce qui les rend vivant et proche de nous. Le parfum de Mamoune existe, c’est un mélange d’huile de rose et d’essence de fleur d’oranger que je mettais sur ma main et que je respirais en écrivant. J’ai besoin d’éprouver physiquement ce que traduit l’écriture.

A un moment, Mamoune se demande « Est-ce qu’on ne pense pas avec des images ? ». J’aurais envie de vous poser la question. Que répondriez-vous en tant qu’écrivain ?

J’ai bien peur de ne pas savoir la réponse en tant qu’écrivain… ou personne ou réalisatrice… Je pense avec des images, c’est sûr… Mais parfois avec des mots sans image… Tout dépend des pensées, des livres, et des films… On peut aussi penser avec des sons, avec des odeurs et qui sait avec un contact physique… Juste en terme de peau et de chair…

La narration est alternée, entre le point de vue omniscient, plutôt du côté de Jade, et celui de plus personnel de Mamoune, la grand-mère. Pourquoi avoir fait le choix de cette double narration ?

Ah, au début ce ne fut pas tout à fait un choix. J’avais envie que Jade raconte son histoire et celle de sa vie avec sa grand-mère ; mais un matin en relisant les dix lignes que je venais d’écrire je me suis aperçue que c’était la voix de Mamoune. Alors que j’ai compris que Mamoune se glissait dans le livre avec sa propre voix. Comme les deux personnages parlaient à la première personne, une fois le livre fini, ce n’était pas très fluide. À la relecture, j’ai dû changer et laisser Mamoune soliloquer tandis que Jade racontait leur histoire commune à la troisième personne…

Est-ce que c’était difficile de se mettre dans la peau du personnage de Jeanne, qui a 80 ans ?

Non pas du tout difficile ; c’est plutôt elle qui s’est mise dans mon corps, au point de me faire sentir vieille et descendre la tension à 8.5…

Quelque part, n’avez-vous pas l’impression que l’écrivain se fait « voyant » ?

Si vous voulez dire medium, pourquoi pas… C’est une interprétation qui ne me dérange pas. Elle illustre bien la façon dont on est traversé par quelque chose qui nous échappe.

Elle dit une chose frappante notamment : « J’ai tout vécu, j’ai mille ans et je le dois aux livres. » (p.167).

C’est son problème !! Non j’exagère… Je ne la renie pas à ce point…

Mais je n’ai pas la sensation d’avoir mille ans ni celle d’avoir tout vécu… Je ne suis clairement pas Mamoune même si je lui ai prêté mon corps le temps de l’écriture. Même si je dois beaucoup aux livres moi aussi…

Quels sont les auteurs qui ont forgé votre passion de la littérature ?

Ceux qui sont cités dans la Grand mère de Jade et beaucoup d’autres… Je ne fais pas de hiérarchie même si certains sont beaucoup plus importants suivant les jours et les personnes… Tout auteur qui amène une réponse à notre existence a sa place dans notre petit panthéon personnel. C’est souvent une question que pose un écrivain, plus qu’une réponse qu’il nous donne…

Les livres dans lesquels vous vous réfugiez avant et après avoir
écrit ?

En ce qui me concerne les livres ne sont jamais un refuge. Cela voudrait dire que je fuis grâce à eux la vie que je mène… Ils sont une vie parallèle à part entière. Et je ne cesse pas de lire quand j’écris… Donc pas d’avant et d’après… Le seul cas dans lequel le livre serait un refuge c’est dans le cas de l’ennui…

Sans les renier vous vous distinguez pourtant fortement de vos personnages. Comment vivez-vous le quotidien avec eux ? Est-ce qu’ils viennent vous voir en dehors de l’écriture ?

Bien sûr. Les personnages sont tout le temps là et bien avant l’écriture. Ils cessent de venir dans ma vie quand le livre est fini. Mais ils ne me dérangent pas. Pendant le temps de maturation, ils me font une
sorte de film, me montrent des scènes qu’ils ont vécues… Certaines de ces scènes seront dans le roman. D’autres non. Les personnages m’habitent d’une certaine façon.

S’il n’y avait qu’un seul livre sur une île ?

Partir sur une île avec un seul livre j’appelle ça un naufrage.. Donc un événement non choisi… Parce que volontairement on ne peut partir qu’avec une bibliothèque… Alors si j’avais cette malchance, j’aimerais bien que « Les fleurs du mal » se glissent dans le radeau parce que c’est la poésie qui sauve un humain de la solitude non voulue. Ou encore le livre tibétain de la vie et de la mort…

Frédérique Deghelt, La grand Mère de Jade, Editions Actes Sud, 5 janvier 2009, 391 pages.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.